CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Poquelin II// Théâtre Garonne




REDÉCOUVRIR SES CLASSIQUES


publié le 07/10/2020
(Théâtre Garonne)





Les habitué·e·s les connaissent, les nouveaux et nouvelles seront ravi·e·s de les découvrir : le collectif flamand tg STAN est de retour au théâtre Garonne – dont il est compagnie associée –, avec Poquelin II, sa nouvelle création. Une adaptation de deux comédies de l’illustre Jean-Baptiste Poquelin, dit Molière : L’Avare et Le Bourgeois Gentilhomme. L’une traitant de l’amour démesuré d’un homme pour l’argent, obligeant ses proches aux plus indignes stratagèmes pour tirer leur épingle du jeu ; l’autre, présentant un parvenu rêvant d’une vie de noblesse. Deux satires sociales et morales, et sept comédien·ne·s pour une quinzaine de rôles, sous le signe du rire.

Une immersion dans la comédie de Molière

Les murs de brique du théâtre Garonne accueillent une scène en bois sur tréteaux, et un dispositif de gradins trifrontal, pour des spectateur·trice·s au plus près du plateau. C’est sur cette scène précaire et vide d’accessoire ou de décors que se jouera tout le spectacle : un modèle brut qui rappelle celui de l’Illustre Théâtre originel, se déplaçant de places de villages en cours d’auberges à la rencontre de son public. Comme lui sans doute, les tg STAN invitent à entrer simplement et en quelques secondes, dans leur univers.
Les costumes, loufoques, carnavalesques et d’un kitsch anachronique, sont loin des clichés d’un théâtre classique joué dans les ors. Ici, le fantasque accentue l’humour des pièces et revient aux fondamentaux de la comédie de mœurs inventée par Molière. Et le jeu des acteur·trice·s est parfois proche de la pantomime, avec des expressions et mimiques exagérées. Leur bel accent flamand vient malicieusement chatouiller les mots, provoquant les éclats de rire, mais créant aussi une écoute sincère pour ces répliques qu’il fait redécouvrir aux spectateurs français. En s’appropriant ces textes si – scolairement – connus, la troupe s’amuse et leur offre une approche nouvelle qui permet de les considérer différemment. Nul besoin dès lors de multiplier les effets pour que toute la subtilité de la langue atteigne son but.

Une rencontre contemporaine et nécessaire

En cette période où la distance est de mise, les comédien·ne·s, créent ainsi un précieux espace-temps de rencontre. La mise en scène fait généreusement honneur au métier de comédien·ne et donne accès à l’intime du théâtre. Au plus près du public, les tg STAN n’hésitent pas à se mettre en danger : dans cette langue qui n’est pas la leur, et avec leur énergie débordante, toujours au maximum. Et même le souffleur, ressuscité en filet de sécurité, est surtout là pour leur garantir de bien pouvoir se jeter corps et âme dans le jeu. Les coulisses à vue, proches des gradins, leur permettent de se retrouver et de s’installer le temps d’un instant au même niveau que les curieux·ses venu·e·s les découvrir. La liberté que chacun·ne s’autorise sur scène et en dehors étant garante d’une spontanéité et d’une naïveté indispensables pour la réussite de cette mise en scène, résolument au présent. Et si l’endurance du public peut être mise à l’épreuve – les deux œuvres réunies durent presque trois heures sans entracte –, ce parti-pris permet une immersion durable et une véritable expérience spatio-temporelle. D’autant que le rythme des mots, de l’action et des corps crée une réelle dynamique qui soutient l’attention. Une véritable performance et une générosité que l’on ne peut que saluer.
Ce Poquelin II est ainsi une impertinente révérence au théâtre du XVIIe siècle, à Molière et à l’art de la comédie. Qui met parfaitement en valeur les échos sociaux et politiques avec le monde contemporain, dénonçant les perversions liées à l’argent et certaines confrontations humaines, mais aussi faisant triompher l’amour de l’autre et de l’art. Et qui rappelle avec bienveillance au spectateur la valeur du rire et des débordements, ainsi que le caractère nécessairement subversif de la parole théâtrale.

Clarisse Douchet









D’après L’Avare et Le Bourgeois Gentilhomme de Molière
De et avec Els Dottermans, Willy Thomas, Stijn Van Opstal, Bert Haelvoet, Jolente De Keersmaeker, Damiaan De Schrijver et Frank Vercruyssen
Lumières : Thomas Walgrave
Costumes : Inge Büscher
Production et décor : tg STAN

Du 1 au 10 Octobre 2020
Théâtre Garonne