CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

PLRMNT #1// Théâtre national de Toulouse




LA CHUTE DE L'EUROPE


publié le 25/03/2018
(Théâtre national de Toulouse)





Et si un jour, le Parlement européen et l’Europe toute entière venaient à s’effondrer ? La question du pourquoi et celle du comment, voilà ce que pose PRLMNT #1, spectacle écrit par Camille de Toledo et mis en scène par Christophe Bergon, présenté au petit théâtre du TNT. Deux noms associés à la compagnie Lato sensu museum, à qui l’on devait en 2016 le très remarqué Sur une île (ici).

Comment en est-on arrivé là ?

Camille de Toledo se projette dans quelques années et imagine une fiction dystopique ; bien après le Brexit et l’indépendance de la Catalogne, bien après le départ d’autres pays de l’Union européenne et la montée des nationalistes. Des manifestations European Shame et des émeutes font rage en Europe depuis des mois. Le suicide d’une femme au Parlement à Bruxelles, une immolation par le feu pour protester contre la corruption des institutions, met le(s) peuple(s) dans la rue. Après la chute du siège du Parlement, une commission d’enquête questionne deux hommes sur l’enchaînement des évènements qui ont conduit au démembrement de l’Europe : José-Luis Savale, parlementaire hispanique influençable, dont la partialité est achetée depuis de nombreuses années par des lobbyistes industriels. A ses côtés, une relation d’affaires, un ami presque, Edouard Bannon, lobbyiste américain de son état, qui se dévoue corps et âme pour défendre « America First » au cœur de l’Europe. Bannon a un frère, et pas n’importe lequel. Steve Bannon, LE haut conseiller à la Maison Blanche éjecté par Donald Trump en 2017 pour des positions proches de l’extrême-droite américaine. Edouard ne partage pas les opinions suprémacistes de son frère, mais possède le cynisme et l’arrogance du pur lobbyiste américain. Il méprise la petite envergure de Savale, profite de son propre charisme et de ce qu’il nomme « la défaite intérieure » de son ami pour gagner la nouvelle guerre économique du XXIe siècle. Une guerre accentuée par la dérégulation de tous les systèmes (financiers, politiques, commerciaux, etc…), une guerre de pouvoir libéral qui a remplacé les vraies guerres archaïques où l’on tue et l’on viole.
Deux hommes blancs dépassés par un système qui vient de s’embraser, dépassés par un Ancien Monde qui vient de s’écrouler et un nouveau monde prêt à se construire sur les cendres du précédent. « Il y a les hommes qui font l’Histoire, mais ils ne savent pas l’Histoire qu’ils font. » Chacun leur tour, Savale et Bannon devront répondre de leurs accointances, de leurs faiblesses, dans un Parlement vide et fantomatique. Et si l’Europe devait s’écrouler, les espèces exploitées par l’Homme pourraient reprendre leurs droits…

Anticipation d’un cancer

Conçu sous forme de dyptique (PRLMNT #2 sera créé en février 2019), ce premier volet pose les bases d’une réflexion sur les dérives lancinantes du système de représentation européenne. La réalité des affaires comme les Panama Papers ou le départ de l’ancien chef exécutif européen José-Manuel Barroso chez le banquier américain Goldman Sachs sont autant de signaux alarmants. Il peut être abscons d’évoquer ce système parlementaire sur une scène, mais Camille de Toledo choisit habilement de le personnifier par deux maillons de la « chaîne alimentaire ». L’ingérence des industries dans le système politique américain n’est plus à prouver, elle est même devenue partie intégrante de la gouvernance outre Atlantique (lobby de la NRA en tête). Calquer ce mécanisme d’influences et d’inflexion du pouvoir sur la vieille Europe et envisager les perspectives fait froid dans le dos.
Le texte de l’auteur navigue entre plusieurs formes théâtrales nourries par les répétitions avec les comédiens. Ces derniers proposent d’ailleurs des archétypes très opposés ; quand Marcelino Martin-Valiente apporte de la profondeur à son personnage désorienté d’Européen, le comédien Jules Beckman extériorise un magnétisme crâne et ludique, tendance cow-boy libéral. A se dire que Beckman pourrait être capable de tout tant il est à l’aise sur un plateau, avec ou sans guitare. Tour à tour performance, confession filmée, prêche ego-trip (la toute-puissance de Bannon qui se prend pour Dieu), musique live et documentaire-fiction, PRLMNT #1 revêt des formes multiples. Le propos suit une belle trajectoire jusqu’à pourtant s’essouffler dans le dernier quart du spectacle. Bien que rappelant une image lointaine du film La planète des singes (version de 1968), certaines « apparitions » semblent s’effilocher dans une digression assez éloignée de l’intention de départ. Le questionnement politique perd de sa pertinence pour finir sa course dans l’énoncé d’une directive rédigée après l’effondrement européen. Des mesures qui laissent perplexe ; l’idéal utopique, écologique et universel est-il à prendre au premier ou au second degré de candeur ? Ce qui attire l’attention, in fine, n’est pas la voix de la narratrice Teodora (la jeune grecque immolée), ni même un nouveau modèle possible après cet écroulement. C’est l’empreinte que laissent Savale et Bannon, symptômes d’un système sous perfusion, témoins involontaires d’un processus qu’ils ont eux-mêmes déclenché.
Moins abouti que son prédécesseur Sur une île, la création toute fraîche de PRLMNT #1 gagnerait à être épurée d’un rêve utopique un peu lourdaud, pour mieux se concentrer sur le nerf de la guerre : les petits rouages institutionnels et l’approche systémique. Elle n’en serait que plus affûtée.

Marc Vionnet









Coproduction TNT – Théâtre Garonne

Texte : Camille de Toledo
Conception, scénographie et mise en scène : Christophe Bergon
En étroite collaboration et avec Jules Beckman, Marcelino Martin-Valiente
Dramaturgie et costumes : Manuela Agnesini
Assistant à la mise en scène et sur-titrages : David Malan
Réalisation des décors : Ateliers du TNT
sous la direction de Claude Gaillard

1h15

© DR

25 mars 2018
Théâtre national de Toulouse