CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Plats de résistance// Théâtre Grand Rond




EN MIQUE, EN BOUCHE, ET EN QUANTIQUE


publié le 03/10/2019
(Théâtre Grand Rond)





Ce soir, c’est mique et musique ! En maîtresse de cérémonie intarissable et survoltée, Carène Barjac s’accomplit dans l’art de la mique levée depuis un quart de siècle. Mais que serait la mique sans la cabrette et surtout, sans un cochon bien fait ?
Pour cette création au Grand Rond, ces Plats de résistance réunissent la compagnie L’Échappée Belle et l’écriture mordante – voire saignante – de Catherine Zambon. Né d’un désir d’écrire pour la comédienne Martine Costes-Souyris, le texte construit son terrain de jeu entre traditions culinaires et luttes végans, sans jamais les opposer. La mise en scène est signée par Enrico Clarelli.

« Le grand chantier culinaire est en route »

Les spectateurs entrent, chaleureusement accueillis par Carène qui joue à l’ouvreuse, déjà habitée d’une nervosité cocasse. Aïeule débordante d’énergie, vêtue d’un tablier aux couleurs de la soirée « Mique et musique », elle plante le décor d’une fête au village, sans chichis, quelque part entre les grands repas de famille animés et les soirées guinguette. Sur scène, un simple panneau indique la destination promise. Détail important : Carène est la championne du monde 2018 de la mique levée, véritable spécialité lotoise, traditionnellement accompagnée de son petit salé. La soirée s’annonce tout en cabrettes, pendant que la mique lève et que le cochon cuit. Au programme : le fameux cochon, nommé Loupiot, et une mystérieuse invitée, Marie-Françoise Van Doort, championne nationale du cent mètres haies. Pour cette soirée, Carène rêve de réunir ses « deux amours » : le sport et la cuisine. Gabrielle, que Carène s’évertue à appeler Poupette, mais qui préfère qu’on la nomme Angie, assiste sa tante dans l’organisation de cette énième soirée mique. Gabrielle ne semble pas tout à fait partager l’engouement de sa tante (« la cuisine commence toujours par un meurtre »). L’invitée tarde à arriver, le cochon aussi : la soirée « mique et musique » prend des allures de pommes de terre pas cuites.
C’est dans cette ambiance tendue – et fabuleusement maîtrisée – que surgit Léo, guitare à la main. Le jeune homme aux allures de zadiste, passionné d’escalade et surnommé le Picard par Caréne, rythmera le spectacle de moments musicaux. The show must go on.

Quantique politicomique-agricole

La lumière de la salle ne s’est pas éteinte ; les guirlandes colorées façon guinguette ne s’éteindront pas non plus. Le spectacle ne commence jamais, ou bien continue, coûte que coûte. Il y a toujours un « plan B » quelque part : il s’agit de rebondir, de s’adapter, de répondre aux mouvements de la houle, sans opposer de résistance à la résistance. Les « gastéropodes » – Carène nomme ainsi les CRS – sont là ; public et comédiens sont piégés à l’intérieur du théâtre pour une durée indéterminée. De la même manière, coincés entre traditions culinaires françaises et luttes politiques, Carène, Angie, et Léo tenteront de trouver la recette qui les réunit. Pourtant, le piège n’en est pas réellement un, puisque Plats de résistance parle avant tout de partage et adopte ses lois ; la générosité des acteurs, guidés par une partition impeccable, permet le tissage immédiat d’un lien avec le public. Sans jamais adopter un ton moralisateur, la farce déployée par les trois interprètes parvient à rompre l’éternelle frontière entre « viandards » et « végans », ou à la dépasser. Elle s’immisce entre les lignes et les peaux, grâce à la langue de Catherine Zambon qui s’applique à faire et à défaire les discours préfabriqués.
« Aide-toi, et la quantique t’aidera », déclare Carène. Tout comme le cochon, qui peut être à la fois mort et vivant – ou bien réellement mort… mais vivant dans nos bouches – les personnages résistent, mais partagent. S’ils sont destinés à être joués en milieu rural (comme l’a indiqué Enrico Clarelli lors du bord de scène qui a suivi), ces Plats de résistance savent néanmoins, sans qu’il soit question de géographie ou de science, trouver le chemin des papilles.

Lucie Dumas









© Paul Roquecave / Le Clou dans la Planche

Durée : 1h
Compagnie : L’Echappée Belle
Texte : Catherine Zambon
Mise en scène : Enrico Clarelli
Avec : Martine Costes-Souyris, Hélène Dedryvère
Musicien : Gaspard Chauvelot

1er au 05 octobre 2019
Théâtre Grand Rond