CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Phase 1 [danse & origami]// Théâtre du Grand Rond




DANSE ET CHIMÈRES


publié le 28/12/2019
(Théâtre du Grand Rond)





"Il s'agissait avant tout de construire les moyens esthétiques d'une critique de l'illusion […]
Distancier, c'est montrer, affirme d'abord Bertolt Brecht. C'est juste faire apparaître l'image
 en renseignant le spectateur que ce qu'il voit n'est qu'un aspect lacunaire et non pas la chose entière, la chose même que l'image représente."
L’œil de l'histoire. Tome 1 : Quand les images prennent position
 George Didi-Huberman

 

Les toulousain·e·s sont venu·e·s se réunir une dernière fois avant les fêtes au Théâtre du Grand Rond. L’ambiance est aux bavardages quand soudain… les danseur·euse·s de Phase 1 surgissent ! Dans un écrin d’intimité chaleureuse, le spectacle commence aussi vite que cela. Depuis quelques minutes déjà, les danseur·euse·s aux chemisiers blancs se sont subrepticement immiscé·e·s dans le hall du théâtre pour débuter tout aussi discrètement la danse. Le spectacle a-t-il commencé ? Voici l’interrogation que suscite le choix de la metteuse en scène/chorégraphe Sara Ducat ; inspirant ainsi à l’assemblée un état d’attente tacite.

Sortir de sa cage

La salle est plongée dans l’obscurité. Quelques loupiotes s’allument çà et là pour faire apparaître les ombres de la danse et de l’origami. Les papiers sont colorés. Les éléments scénographiques créent une poésie autonome qui rappelle le décor d’une chambre d’enfant. Cet onirisme-là évoque l’innocence enfantine. À côté, la narration est expressive – intérieure et propre à chacun·e des danseur·eu·se·s. Un·e à un·e, ils/elles dansent. Le premier impose le respect par sa stature. Il porte une imposante coiffe de papiers, celle d’un roi dans son royaume. Sa danse est contenue dans un espace qui semble le contraindre. Elle est faite de soubresauts impulsifs : ce prince veut sortir de sa cage. Particulièrement lyrique, la danseuse aux cheveux de feu est le second corps qui apparaît. Ses jambes sont découvertes. Au fil des pas, elle prend l’allure d’un flamant rose. Sa souffrance est lisible. Une question s’impose alors : la souffrance est-elle nécessaire à l’acte de création ou impose-t-elle plus de profondeur ? Même chose pour la sensualité qui se dégage de cette silhouette aérienne. Le dernier des danseurs incarne quelque chose de délicat. Le mouvement du ventre qui se gonfle par la respiration est un de ses leitmotivs émouvants. L’origami qui tombe de son bras aussi. Un imprévu provoquant une surprise qui contraste avec le côté lissé et chorégraphié de la pièce.
C’est comme si ces trois danseur·euse·s s’évertuaient à nous dire quelque chose sans les mots. Il y a une volonté profonde d’expressivité qui induit une tension bien connue en danse contemporaine. Le regard perçant en est l’emblème. La lenteur du geste et la concentration qu’elle nécessite aussi. Il arrive parfois que cette esthétique prenne l’ascendant sur le propos, faisant oublier les motivations premières du spectacle (lisible sur la feuille de salle).

Trouver l’imprévisible

L’origami est un choix intéressant. Sara Ducat propose une filiation philosophique entre la danse et le savoir plein de finesse du pliage de papier. Elle « a choisi l’art japonais de l’origami pour sa résonance avec son propre art en s’inspirant de l’histoire de Sadako Sasaki, fillette japonaise dont les 1 000 grues de papier ont fait une icône de paix ». Une fois de plus, la chorégraphe démontre que la pratique de la danse trouve des accroches dans la sagesse orientale. On aurait pu imaginer une danse qui se plie, se déplie et qui s’envole comme une feuille de papier, mais au contraire, c’est l’apesanteur du corps au contact avec l’origami qui apparaît. Les figures de papiers sont mises en évidence comme des pièces rapportées. Elles sont portées à bout de bras, pliées par-dessus le corps, hissées au bout d’une corde comme un corps étranger. L’origami est devenu le totem d’une philosophie.
Sara Ducat a mis en scène le processus de création comme on écrirait une mise en abyme : sa création met en lumière le processus de recherche et de conception. Elle traduit la disposition de tâtonnement dans laquelle se trouvent bon nombre d’artistes. Par ailleurs, la bande sonore créée pour l’occasion est particulièrement anxiogène. L’atmosphère est à la fois hostile et délicate. Suite à ces observations, une interrogation subsiste : pourquoi la création est-elle nécessairement tourmentée ? L’intimisme est touchant. La volonté de Sara Ducat transparaît dans la mise en scène de la pièce ; celle de rapprocher la danse du public lorsque les danseur·euse·s se meuvent à quelques centimètres des yeux. Voir la danse de près est un privilège rare. Et paradoxalement elle éloigne le public du sujet, puisqu’elle invite à davantage de contemplation, voire à une admiration aveugle.
Enfin, une dynamique insoupçonnée apparaît doucement. Une régie de « pacotille » est mise en place sur le plateau. Les un·e·s éclairent les autres pendant qu’ils/elles dansent. La capacité qu’ils ont à s’effacer pour laisser de l’espace à l’autre est particulièrement émouvante. Un papier qui chute ou les tremblements des mains ramènent à cette fragilité humaine inhérente à chacun·e d’entre nous.

Clémentine Picoulet









Compagnie : Compagnie Sara Ducat
Avec : Céline Holzer, David Mazon Fierro, Brice Mvie
Chorégraphe(s) : Sara Ducat
Musique : Matthieu Vaujour
Mise en lumière : Eric Dessaint
Conception et réalisation de l’origami : Sophie Plawczyk

© Laurent Gambarelli

17 au 21 décembre 2019
Théâtre du Grand Rond