CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Petite musique de filles// La Cave poésie - René Gouzenne




PETITE RITOURNELLE DES AVEUX


publié le 12/05/2019
(La Cave poésie - René Gouzenne)





Si les murs de la Cave Poésie pouvaient parler, ils en auraient des choses à raconter sur le spectacle vivant… Au creux de leurs oreilles ces jours-ci, Petite musique de filles, première création de la compagnie toulousaine ACMÉ, qui voit trois comédiennes se raconter autour d’un travail d’écriture autofictionnelle. Des confessions, du champagne, des sourires et des poings serrés, tout ça sur une belle pelouse synthétique. Branchez la guitare, c’est parti !

Théâtre au féminin

Se rapprocher de la frontière poreuse entre actrice et personnage, se confier, s’inventer, bref… parler de soi, mais avec distance et sans jamais démêler le vrai du faux. Ce théâtre-là est l’occasion pour le metteur en scène Pierre-Benoît Duchez de questionner le rapport entre théâtre et féminité. Quels sont les archétypes féminins représentés au théâtre ? Comment faire en tant que femme un peu ronde, lorsque l’on rêve de jouer Cyrano de Bergerac et qu’on se voit proposer le rôle de la nourrice dans un Shakespeare ? « A moi le panache ! » ne serait réservé qu’aux hommes ? Il y a pourtant de grands rôles dramatiques féminins… Seulement, « pour être triste il faut être maigre ». Entre cabaret, danse, théâtre et stand up, le spectacle tourne en dérision les codes du théâtre par une succession de saynètes de diverses formes. Ainsi, chacune des trois comédiennes s’invente et livre son ras-le-bol d’être confinée dans un carcan où le mot « femme » ne rime qu’avec « grâce, douceur et beauté ». L’autofiction féminine rencontre l’autodérision du milieu théâtral dans une parodie d’atelier de formation, où une formatrice maniérée donne des indications de jeu plus que loufoques à ses élèves. Il y a aussi des moments qui font mal dans la vie d’une femme : être cantonnée au rôle de danseuse alors qu’on voudrait être camionneuse, subir une effraction de son intimité lors d’un examen obstétrical froid et inhumain… Alors, pour repousser angoisses et frustrations, on s’autorise des moments de folie ou de colère. Chanter à tue-tête sur une chanson de Mike Brant ou de Claude François, provoquer une dispute violente lors de l’anniversaire de celle que tout le monde préfère et protège. Pour canaliser ou revendiquer une certaine colère froide, on agrippe un micro pour revisiter un hymne masculin du rock à la manière de P.J. Harvey. C’est noueux, ténébreux, et lent. Le droit au côté sombre. Et puis la parole se fait toute petite lors d’une autre séquence, des mots presque chuchotés pour dire l’effondrement et les rêves d’une jeune femme qui désire vivre, simplement. Énumérer une liste de choses à faire ; quotidiennes, pas compliquées, mais justes et vraies. « Avoir un cap ».

Facettes des confessions

Questionner les stéréotypes échus aux femmes et leur représentation au théâtre à travers l’autofiction est un angle d’attaque atypique. Évitant le côté moralisateur ou culpabilisant qu’aurait pu avoir le sujet, la mise en scène s’appuie principalement sur l’intimité des trois comédiennes. Les diverses séquences donnent à voir un vécu et un positionnement différent sur le rapport à la féminité, des contrastes visibles grâce à la diversité de caractère et d’énergie entre les jeunes femmes. Petite musique de filles balaye un large spectre d’émotions, de la franche parodie à des confessions plus graves et émouvantes. Ce récit de soi sur un plateau touche un des paradoxes du théâtre, inventer un mensonge authentique, peu importe l’équivoque entre le réel et l’imaginaire. Les saynètes composent des portraits par petites touches, un patchwork dont la qualité doit à l’engagement et l’implication de Mélissa Ocaña, Charlotte Piarulli, et Laurie Montamat.
A l’image de ce patchwork de paroles féminines, la scénographie favorise un espace ludique et éclaté. Les accessoires offrent de multiples supports de jeu, tandis que les ruptures de ton et de musique donnent beaucoup de relief à l’ensemble. Certaines images d’intermèdes musicaux s’épuisant assez vite, peut-être gagneraient-elles à être développées ou bien raccourcies ? Par sa nature – des paroles individuelles – le propos du spectacle peut frustrer. Davantage de mise en contexte, de profondeur de champ dans la superposition féminité / théâtre / autofiction, pourrait s’envisager. Quels seraient les modèles de ces trois jeunes comédiennes ? Quelles grandes figures féminines ont fait évoluer les mentalités dans l’histoire du théâtre ? Mais peut-être est-ce aller trop vite en besogne, comme si l’on voulait trop tôt que cette Petite musique de filles devienne une Grande musique de femmes. Puiser dans l’individuel pour évoquer de manière plus large la société (ou le théâtre), sur les traces d’Annie Ernaux par exemple… On se met à imaginer des rendez-vous tous les 5 à 10 ans avec cette petite musique-là, pour observer le cheminement de chacune au fil des années. Leurs errements, leurs déceptions, leurs trouvailles, et leurs caps respectifs.
Une Petite musique honnête, humble, qui a le mérite de donner un joli point de départ à la première création de la compagnie ACMÉ. Autofiction, quand tu nous tiens…!

Marc Vionnet







© Marc Vionnet / Le Clou dans la Planche


1h20
Jeu : Charlotte Piarulli, Laurie Montamat & Mélissa Ocaña
Mise en scène et scénographie : Pierre-Benoît Duchez
Accompagnement musical : Paul Bocognani
Lumière : Serena Andreasi

© Marc Vionnet

12 mai 2019
La Cave poésie - René Gouzenne