CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Petit détail// Théâtre Jules Julien




À TRAVERS LE DÉSERT


publié le 21/10/2020
(Théâtre Jules Julien)





Il s’en est passé du temps et des spectacles depuis la dernière rencontre du Clou et de la Cie Rouges les Anges, celle-ci était culinaire avec Les Petits Pains en 2014, un spectacle de marionnettes d’après plusieurs livres jeunesse. Petit Détail, la création jeune public 2019 de la compagnie n’échappe pas à la règle mise en place depuis plus de vingt ans : il s’agit de l’adaptation d’un album jeunesse d’Albertine et Germano Zullo, Les Oiseaux. Ce parti-pris de lier théâtre et littérature jeunesse est ici couplé à un projet d’expérimentations « Corps Mouvementés, Marionnettes Tourmentées » : les médias empruntés y dépassent l’utilisation de marionnettes pour s’étendre à la danse et à la vidéo… Une belle promesse en somme pour faire vibrer les planches du théâtre Jules Julien et les mirettes des tout-petits qui, malgré de belles images, laissera peut-être sur leur faim les adeptes du genre.

Un envol multiple

Lentement, au rythme de l’écoulement des grains de sable, les sièges de la salle et le froid naissant de l’automne s’effacent pour laisser place à deux personnages dansant et éparpillant çà et là le désert qui servira d’espace à la pièce. Un écran prolonge la scène que se partagent comédiens, marionnettes et objets, jouant tantôt le rôle d’une toile de fond ou d’un décor, tantôt celui de véritables transitions animées entre les tableaux. L’histoire arrive progressivement, comme un dormeur passant les différents stades du sommeil pour atteindre le rêve ; et il faut ici plusieurs saynètes chorégraphiées avant que ne démarre véritablement l’intrigue. Le conducteur d’un camion rouge vient libérer au milieu du désert une nuée d’oiseaux tous plus colorés les uns que les autres, mais au fond de son véhicule, une paire d’ailes ne parvient pas à se déployer et rejoindre le bleu du ciel. Le têtu personnage, bien résolu à faire goûter l’azur au volatile, tente de le guider dans son apprentissage du vol. Camions-jouets de plus en plus gros, oiseaux peints, danse avec des balais… Le spectacle est finalement moins de marionnettes qu’un véritable laboratoire offrant de très jolis décors et objets, à l’image du style graphique et de l’ambiance du livre.

« Les petits détails sont de grands trésors »

Dans cette jolie fable, l’histoire ne se restreint cependant pas à celle de l’album et esquisse d’autres problématiques comme celle de la frontière – ou de l’unité, selon les points de vue – entre la marionnette et celui qui la manipule ; et l’original parti-pris de la pièce réside dans un gros détail : les comédiens ne sont pas dans une volonté d’illusion concernant la manipulation des marionnettes et autres objets. On voit les mains prendre, soulever, faire bouger, se croiser, se décroiser, interrogeant la condition même de la marionnette, jusqu’à l’incarner en chair et en os au plateau. Cette originalité a pourtant ses limites, et ces personnages intradiégétiques revenant ensuite à un rôle de manipulants, peuvent paraître flous, insuffisamment définis : leurs actions deviennent alors parfois obscures, ne semblant avoir d’autre véritable intention que de provoquer le rire ou d’assurer la monstration d’une maîtrise. Une faiblesse dramaturgique qui s’accompagne de quelques autres. Ainsi, si la composition musicale signée Philippe Gelda offre des danses et moments chorégraphiés qui émerveillent et amusent les néophytes, ils peuvent avoir un air de déjà-vu pour les habitué·es. Par ailleurs, certaines trouvailles comme le corps en guise de route pour le camion, offrent une vision poétique accentuée par un éclairage aux couleurs chaudes, mais l’usage trop répétitif qui en est fait en amoindrit la poésie. L’animation, qui habille quant à elle le fond d’un décor mouvant pouvant dépasser les limites du plateau, pourrait être une belle idée malgré sa rigidité, mais elle vient trop souvent en redite avec l’action passée ou à venir au lieu de l’enrichir, et se cantonne à une utilisation dont le spectacle aurait finalement pu se passer pour se concentrer sur la matière palpable et vivante.
Ainsi donc, s’il peut constituer une belle initiation au spectacle vivant, laissant enfants et parents rêveurs, Petit Détail pourrait perdre dans le désert les yeux plus avertis. Pour autant, les nombreux détails de ces trente-cinq minutes durant lesquelles le temps semble s’allonger, et faire voyager le spectateur dans celui de la contemplation propre à la toute petite enfance, délivrent un message qui a tout son sens en cette période difficile et dont on leur sait gré : s’attacher à ces petits riens qui surviennent plus qu’on ne les choisit et qui donnent au quotidien des nuances colorées.

Renard









Petit Détail, d’après l’album jeunesse « Les Oiseaux » d’Albertine et Germano Zullo (Éd. La Joie de lire)

Mise en scène : Laurence Belet
Comédiens marionnettistes : Denis Lagrâce et Loëtitia Besson
Scénographie et marionnettes: Delphine Lancelle
Projections et animations : Joël Abriac en collaboration avec Albertine
Animations sable : Gabriel Gonzales
Création musique originale : Philippe Gelda
Création lumière et régie : Marco Gosselin
Costumes : Kantuta Varlet
Avec la voix de François Fehner
Production, administration Gilles Galera et Ségolène Geindre

le 16 Octobre 2020
Théâtre Jules Julien