CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Perdre connaissance – 2e regard// Théâtre du Grand Rond




LE GESTE ET LA PAROLE


publié le 02/11/2018
(Théâtre du Grand Rond)





Créée en 2014, La Belle Compagnie entame sa phase de production avec Perdre connaissance, spectacle qui aura évolué d’un plateau et d’une saison à l’autre. Dans la même lignée que son travail commencé il y a près de 20 ans avec Lohengrin et la création du Hangar, Didier Roux continue à ancrer ses recherches dans l’écriture de plateau.

« Il n’y a pas d’histoire, …

La scène est vide, seules quelques chaises sont disposées çà et là. Tour à tour, les sept comédiens font leur entrée sur scène. Le mot du metteur en scène nous avertit, ce ne sera pas une histoire qui va se construire devant le public mais bien un paysage, un tableau qui va prendre vie. Un tableau qui met à l’honneur l’expression du corps, du geste et de la parole. Avec comme seules constantes, les chaises et le mouvement, les comédiens créent un espace d’écriture commune et inventent leur propre langage scénique. Ils marchent, courent, tombent, s’enlacent, se poussent, déplacent, parlent, se taisent, crient, chuchotent. Les gestes sont nets, exécutés au sein d’un ballet mécanique. Puis la parole arrive, tantôt torrentielle, tantôt apaisée, mais toujours libérée. L’humain est traversé par des émotions, des paroles, des pulsions, des réactions, des pensées, on en ressent ici la nécessité, voire l’urgence de les exprimer, de s’en libérer. La Belle Compagnie invente des espaces d’expérimentation où l’instantanéité de la création nous relie aux autres et aussi à soi. Théâtre de l’instant, qui, vidé de toute narration, apporte une vibration particulière aux comédiens, les sensations s’expriment et se ressentent plus intensément. Pas d’histoire donc mais des individualités qui s’additionnent pour créer une rythmique collective et entièrement libre. L’ébullition sur scène est palpable, le public est emporté dans un tourbillon de gestes et de paroles sans temps morts. Les esprits s’échauffent et se libèrent, les corps se frôlent et se rencontrent. Chacun avec sa propre énergie, sa propre sensibilité avec rage ou douceur, humour ou mélancolie, prend part à l’écriture de plateau qui sera différente chaque soir. Un désordre se construit et évolue, l’alchimie survient et, avec elle, la possibilité que quelque chose ait lieu. Comme dans toute œuvre collective, l’écoute, l’interaction et le partage sont indispensables à la mise en place d’un objet de création global. Cette confiance dans le groupe se ressent sur scène, seule condition à un réel lâcher prise, à un certain laisser aller jusqu’à la perte de connaissance.

… il y a un paysage »

Vous l’aurez compris, la seule constante de Perdre connaissance est l’improvisation, tant au niveau des thèmes que des textes, des actions, des lumières, de la musique, du rôle de chacun ; la scène devient un espace instable, friable, modulable à l’infini. Un terrain de jeux, une zone de langage singulière qui accueille tous les possibles. Didier Roux évoque un travail « architectural et rythmique », c’est en effet une œuvre unique, une sculpture inédite qui se crée devant le public à chaque représentation. On touche aussi à une certaine spiritualité : lâcher prise, accueillir les émotions, les paroles et les gestes qui nous traversent, se reconnecter à soi et aux autres, communiquer à travers une approche intuitive, on pourrait presque parler de pièce cathartique. En tant que tableau vivant, Perdre connaissance se revendiquerait du courant impressionniste, une œuvre qui ne laisse son empreinte que dans l’instant, et qui s’évapore, ne laissant que le souvenir d’une impression fugitive. C’est une expérience inédite qui se joue à chaque fois et où comédiens, metteur en scène et spectateurs sont libres de lui donner une forme et un sens propre. Un théâtre de l’exploration et de l’expérimentation qui fascine par son énergie et son caractère hautement intime. Porté par des comédiens qui n’ont pas fini de s’emparer avec courage et subtilité de cet espace de création pour emmener le public dans leur joyeuse folie.

Pénélope Baron









Ecriture collective
Avec : Amélie Gasparotto, Lisa Avignon, Pascale Calvet, Thibault Deblache, Muriel Lamy, Laurence Riout, Anne Violet
Direction : Didier Roux

© Visages Vagabonds / Fabien Le Prieult

 

2 novembre 2018
Théâtre du Grand Rond