CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Parsifal// Théâtre du Capitole




PARSIFAL, ENTRE OMBRE ET LUMIÈRE


publié le 08/02/2020
(Théâtre du Capitole)





Après une longue absence, Parsifal est de retour à Toulouse. Déjà remarqué pour avoir mis en scène avec succès Le Château de Barbe-bleue de Bela Bartòk en 2015 sur la scène du Théâtre du Capitole, Aurélien Bory s’attaque cette fois-ci au dernier opéra de Richard Wagner. Immense chef d’œuvre et testament musical de près de 4 heures et demie. L’Orchestre du Capitole est dirigé par le chef allemand Frank Beermann.

Le Graal

Le livret, de Richard Wagner lui-même, reprend le thème du Graal – le fameux vase sacré dans lequel but le Christ à l’occasion de son dernier repas et contenant son sang – et la légende médiévale de Perceval, initiée dans son roman par Chrétien de Troyes et reprise plus tard par Wolfram Von Enschenbach. Sur un pic escarpé des Pyrénées, le royaume de Montsalvat, sur lequel règne le roi Amfortas, abrite la confrérie des gardiens du Graal ainsi que la lance ayant causé les blessures du Christ en croix. Le vieux chevalier Gurnemanz veille sur la communauté, et apprend au public qu’autrefois Amfortas a été gravement blessé avec cette même sainte lance par le magicien maléfique Klingsor. La plaie ne cicatrise pas et la tranquillité de la confrérie en est menacée. Comme une prophétie l’annonce, un jeune chevalier « chaste » et « innocent » va venir en aide à la confrérie du Graal en guérissant Amfortas de sa blessure. Une tâche qui s’avèrera délicate pour Parsifal, le jeune chevalier en question… Pour l’empêcher de mener à bien sa mission, Klingsor met en effet sur sa route une femme fatale, Kundry, et des filles-fleurs, créatures sensuelles chargées de le séduire et de lui faire perdre sa chasteté.

Un casting de rêve

Le prologue est l’occasion de se rendre très rapidement compte de la qualité de l’orchestre. Disons-le tout de suite, la sublime musique de Richard Wagner, ce « flot musical ininterrompu qui envahit, qui pénètre, qui envoûte » évoqué par Pierre-Jean Remy, est servie par un orchestre du Capitole à son sommet, remarquablement dirigé par le chef allemand Frank Beermann. Et le public semble très vite conquis par la distribution vocale exceptionnelle. Plus que convaincants, Nikolaï Schukoff (Parsifal), Sophie Koch (Kundry), Matthias Goerne (Amfortas), Peter Rose (Gurnemanz), et Pierre-Yves Pruvot (Klingsor) sont brillamment secondés par le Chœur et la Maîtrise du Capitole, ainsi que le chœur de l’opéra national de Montpellier-Occitanie. Au cours du prologue, sur le rideau de scène, des lettres, chiffres et symboles mathématiques se succèdent, rappelant les génériques d’Alien ou Matrix. Ces étranges caractères formés par une dizaine de néons questionnent le spectateur. Le ton est donné. Aurélien Bory opte pour une mise en scène moderne, dépouillée, sobre, minimaliste et pensée comme un « spectacle d’ombres et de lumières » ; bien loin des fastes des mises en scène kitsch et boursouflées du passé. L’intention de l’épure est louable, et fonctionne la plupart du temps. Au premier acte, la forêt est symbolisée par une grille métallique recouverte de branches d’arbres. Et les projections d’ombres chinoises sur la voute céleste y apportent de la poésie. Au second acte, le château de Klingsor est très sobrement un plateau nu partagé par un monolithe noir suspendu en son centre. Les corps des danseurs impriment leurs étreintes charnelles sur l’envers du rideau lors du duo Parsifal/Kundry. Au troisième acte,enfin, la forêt où Parsifal erre est une structure de fils couverte de leds. Pourquoi pas ?

Abstrait, trop abstrait

Mais si le décor est épuré, il n’en est pas moins contraignant pour les chanteurs. Ils semblent même parfois s’y empêtrer, ce messager caché avec Gurnemanz dans un treillis recouvert de branches feuillues, ne parvenant pas à retirer son heaume coincé dans la végétation. Ou encore Kundry, Parsifal et Gurnemanz chantant, dissimulés par des feuillages brandis devant eux par des machinistes. À trop vouloir symboliser les décors et les costumes plutôt qu’à les représenter, la mise en scène court alors le risque de faire perdre le sens et la magie de l’œuvre. Aurélien Bory dit vouloir permettre au spectateur de tracer son cheminement intérieur dans cette histoire complexe et spirituelle. Proposition intéressante. Le décor abstrait et les lieux stylisés n’aident cependant pas toujours à s’y retrouver, et à comprendre par exemple que les petits cubes noirs sur lesquels sont montés les chevaliers sont leurs chevaux. Les changements et les transformations des lieux – par exemple du château de Klingsor et le jardin en désert aride–, ne sont pas non plus toujours aisément décelables. Tout est abstrait. Beaucoup trop. Et lorsque cela est plus compréhensible, cela peut devenir un peu trop bricolé pour être esthétique, comme la fameuse lance suspendue au-dessus du crâne de Parsifal chez Klingsor, représentée par une enfilade de néons tenus par des machinistes. Néon brandi au troisième acte par Parsifal transformé en moine combattant, jupe de kendoka à la Star Wars. On est à ce moment assez loin de la magie de Bayreuth et on peut le regretter.

Stéphane Chomienne









Festival scénique sacré en trois actes.
Livret du compositeur.
Créé le 26 juillet 1882 au Festival de Bayreuth.

Frank Beermann : Direction musicale
Aurélien Bory : Mise en scène
Aurélien Bory, Pierre Dequivre : Scénographie
Manuela Agnesini : Costumes
Arno Veyrat : Lumières

Distribution :
Nikolai Schukoff : Parsifal
Sophie Koch : Kundry
Peter Rose : Gurnemanz
Matthias Goerne : Amfortas
Pierre-Yves Pruvot : Klingsor
Julien Véronèse : Titurel
Andreea Soare : Première Fille-Fleur
Marion Tassou : Deuxième Fille-Fleur / Premier Écuyer
Adèle Charvet : Troisième Fille-Fleur
Elena Poesina : Quatrième Fille-Fleur
Céline Laborie : Cinquième Fille-Fleur
Juliette Mars : 6e Fille-Fleur / Deuxième Écuyer / Voix d’en Haut
Kristofer Lundin : Premier Chevalier du Graal
Yuri Kissin : Deuxième Chevalier du Graal
Enguerrand de Hys : Troisième Ecuyer
François Almuzara : Quatrième Ecuyer
Orchestre national du Capitole
Chœur et Maîtrise du Capitole / Chœur de l’Opéra national de Montpellier-Occitanie

26 janvier au 4 février 2020
Théâtre du Capitole