CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Othello// ThéâtredelaCité




LE RAFFINEMENT DU COSTARD-CRAVATE


publié le 21/12/2019
(ThéâtredelaCité)





La compagnie belge Solarium asbl tombe les masques sur le grand plateau du ThéâtredelaCité pour y jouer Othello, d’après William Shakespeare. Sur une mise en scène d’Aurore Fattier, le Maure de Venise se débat avec une certaine conception de l’altérité…

« Gardez-vous de la jalousie »

Dans le brouillard et la pénombre de Venise, deux hommes en costumes de carnaval spéculent sur leurs projets. Roderigo est amoureux de Desdesmona, fraîchement mariée avec le général Othello, dit Le Maure. Humilié par le fait que ce dernier ne l’ait pas choisi comme lieutenant, Iago, quant à lui, veut se venger (« Je le sers pour mieux me servir de lui »). La haine viscérale qu’il nourrit à l’encontre de son supérieur va pousser Iago à manipuler son entourage, à commencer par Roderigo. Mais les Turcs approchent. On envoie Othello à Chypre pour combattre l’envahisseur. L’armée turque périt dans une tempête avant même d’arriver au port, et Othello est déclaré gouverneur. Tout sourit à cet ancien esclave affranchi. De manœuvres en fausses confidences, le rusé Iago va donc écarter un à un les soutiens du Maure, et instiller le doute dans les pensées de son général. La belle et blanche Desdemona serait-elle aussi fidèle qu’elle veut bien le proclamer ? Le cœur pur d’Othello ne connaîtrait donc aucune jalousie ? Même envers Cassio, fidèle ami et soldat promu, que Iago aurait vu folâtrer avec Desdémona ? Mais où est donc passé ce précieux mouchoir, premier cadeau d’Othello à l’élue de son âme ? La loyauté, la confiance et l’amour sont bien peu de choses face au poison du doute et de la suspicion… Jusqu’où va l’intime connaissance des autres et de soi ? Peut-on aller jusqu’au sang pour faire taire le sentiment de trahison ? Ultime question : peut-on être noir, réussir légitimement à s’intégrer dans un monde de blancs, et échapper aux préjugés d’une société occidentale ?
A ne pas s’y tromper, il s’agit d’une adaptation du texte original, qui bénéficie d’une modernisation de la langue, et d’ajouts singuliers composés de divers textes contemporains (« Le Musée noir » d’André Pieyre de Mandiagues) et de chansons (Wanda Davis et Nina Simone).

Othello y es-tu ?

C’est un courageux pari que tente de relever la metteure en scène Aurore Fattier. Il faut avoir des épaules pour se lancer dans Shakespeare, et adapter (revisiter ?) Othello de cette manière. Ainsi l’accent est mis sur la thématique du racisme, d’un homme noir au milieu d’un monde de blancs, renforcée par des insertions de textes contemporains. Si l’intention est louable, le spectacle souffre de plusieurs maladresses qui déçoivent et rendent le propos illisible. Chaque époque possède son traducteur francophone de Shakespeare, et si certains relaient le souffle poétique de la langue, cette adaptation modernisée affadit l’ensemble du texte, tout en s’autorisant des jeux de mots faciles (que dire du « le vent souffle à réveiller les Maures » ?). La mise en scène esthétisante et cinématographique prolonge ce racolage par une ambiance chic et feutrée. Les messieurs sont en smoking et les gentes dames en tailleur cintré ou robe de soirée à paillettes. La plastique voudrait jouer à la place de l’engagement des corps. Ces poses suggestives et ces vidéos à la sensualité exacerbée étaient-elles nécessaires ? Même sentiment de gratuité sur l’apport de l’image vidéo en direct, censée faciliter le déplacement de l’action dans différents lieux, mais qui aplatit le vivant. Hélas, la vidéo cherche un sens symbolique à d’autres moments, et enfonce la porte par une redondance appuyée. La dictature lisse du gros plan et de la métaphore? Les comédien·ne·s font ce qu’ils/elles peuvent, engoncé·e·s dans le paradoxe de leur placement académique au milieu d’une mise en scène qui recherche la modernité (ces corps de trois-quarts public quand il faut s’adresser au partenaire !). Les belles lumières n’y changent rien : la scénographie est agréable à l’œil, raffinée, mais le spectacle s’empâte dans des transitions au rythme très pesant. L’enchaînement des actes ayant été éclaté puis réagencé au détriment de l’action, les scènes se suivent sans fluidité.
Et le Maure dans tout cela ? Othello peut bien se débattre et plonger dans un délire paranoïaque, on peine à s’intéresser à son sort. La faute à un bavardage qui s’installe bien souvent, et qui finit par faire oublier les motivations profondes de Iago le manipulateur. La « conversion » ou l’assimilation impossible d’Othello devient accessoire, ainsi que l’épaisseur du personnage de Desdemona. Des silhouettes encapuchonnées du Ku Klux Klan en passant par les représentations de l’opéra Othello aux Etats-Unis au début du XIXe siècle, les allusions à un racisme plus proche dans le temps déroutent par leur anachronisme. La figure noire est prise dans son sens littéral, alors que le Maure représentait à l’époque de Shakespeare tout individu étranger à l’Angleterre, l’Etranger errant, qu’il vienne d’Espagne ou du Moyen-Orient. À ce sujet, le personnage de Bianca, la maîtresse de Cassio, laisse perplexe.
Beaucoup auraient goûté un spectacle davantage préoccupé par le sens initial de la fable que par les effets de manche d’une relecture manquant d’humilité. Un Othello moins clinquant, moins tapageur et plus affûté, en lieu et place de ce maniérisme de papier-glacé. Une déception.

Marc Vionnet









3h30 avec entracte

D’après : William Shakespeare
Mise en scène : Aurore Fattier
Adaptation et dramaturgie : Sébastien Monfè assisté de Daphné Liégeois
Avec : Koen De Sutter, Marie Diaby, Pauline Discry, Cyril Gueï, Fabien Magry, Vincent Minne, Annah Schaeffer, Jérôme Varanfrain, Serge Wolf
Collaboration à l’adaptation et traduction : William Nadylam
Assistanat à la mise en scène et à la dramaturgie : Lara Ceulemans
Assistanat artistique : Sarah Brahy
Composition musicale : Manuel Roland
Création costumes : Prunelle Rulens
Création video : Vincent Pinckaers
Création lumière : Matthieu Ferry
Scénographie : Sabine Theunissen en collaboration avec Simon Detienne
Création son : Jean-Maël Guyot
Création maquillage et coiffures : Rebecca Flores
Direction technique : Nathalie Borlée
Régie générale et video : Dylan Schmit
Chef Régie plateau : Loic Gillet
Régie lumière : Renaud Minet
Caméraman plateau : Jessica Champeaux
Habilleuse : Françoise Hottois
Maquilleuse : Cindy Planckaert
Réalisation des décors et des costumes : Ateliers du Théâtre de Liège

© Ann Ahsch Aeffer

17 au 21 décembre 2019
ThéâtredelaCité