CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

O.S.L.O// Théâtre Garonne - TEL AVIV EXPRESS




UNE PAGE BLANCHE


publié le 23/11/2018
(Théâtre Garonne)





Il existe cet instant de fulgurance, d’évidence soudaine comme seul l’art en connaît, en invente, où l’artiste se dit : et si nous dansions une chronologie ? Dansons l’engrenage historique, dansons l’espoir et la désillusion, le courage et les trahisons, sans intervention théâtrale. Quelque chose comme de la danse pure, ou plutôt des, autant de danses qu’il faut pour égrener cela, ce calendrier-là : celui qui précède, contient et suit les Accords d’Oslo. Des peuples du soleil jouant leur avenir au pays de la neige. Avec à la clé, l’immortelle photographie d’une poignée de main entre Yasser Arafat et Yitzhak Rabin, ce même Rabin qui devait être assassiné quelques années plus tard.

L’immaculée tragédie

Nulle photographie ici, nulle incarnation historique : le théâtre déserte ce plateau, rendu à un travail plastique et aux évolutions chorégraphiques de quatre interprètes. C’est une antithèse climatique qui s’offre au regard, renforcée par un télescopage culturel : dans ce livret que le public doit feuilleter, figure un étrange point de départ, Odin, le dieu nordique. Un pied de nez pour ne pas décider qui de la poule ou l’œuf ? Éviter de fixer un arbitraire point de départ à cette si douloureuse chronologie ? Dans le même esprit, la timeline décrochera de notre présent pour se projeter dans un futur fantaisiste, avant de revenir en boucle vers Odin. A la fois dieu de la guerre et de la sagesse, c’est tout dire.
Ce qu’il y a de frappant, dans O.S.L.O : l’abstraction du plateau se fait deuil de l’Histoire. Le blanc comme trou, disparition du dire et du réel. Quelque chose se trame entre ce que l’on voit – onirisme de la neige, danseurs solistes ou en ballet – ce que l’on entend – un montage séquentiel de musiques, chants et sons – et ce que l’on est invité à lire, une étrange frise d’événements quittant peu à peu la Norvège pour prendre place au Moyen-Orient. Entre nos mains, ce livret d’un opéra fantôme, d’une facture perturbante : le graphisme y est poétique, presque enfantin, mais l’épure en est glaçante. C’est une création qui joue du contraste et de l’implicite, qui condamne le réel par un éclatant refus du figuratif. Tout s’y joue en creux.
Joies et espoirs liés à cette page historique sont rendus perceptibles, inclus dans cet espace magique, presque ludique – n’y a-t-il rien de plus doux au regard qu’une pluie de neige ? que la perspective d’y jeter les pieds et les mains ? La souffrance, quant à elle, y est plus suggestive, ce qui génèrera quelques regrets, sans doute ; on sent que Guy Gutman a voulu protéger cette forme d’une tentation, celle de la fresque historique respirant à l’émotion. Le séquençage est court et en guise de souffle épique, il faut se contenter de cette tempête dans les branches d’une forêt invisible. Très ponctuellement, des brèches s’ouvrent – le passage dédié à l’opération Plomb Durci marque l’esprit, la blessure s’y fait animale, primale, le cri de désespoir face à l’horreur y résonne, comme dans une chambre d’écho permise par le télescopage culturel – douleur des fratricides à travers les siècles. O.S.L.O cherche à inscrire cette chronologie dans un espace-temps plus vaste, où les chants traditionnels croisent la musique baroque, puis électronique. L’ancestral y côtoie le contemporain et cette traversée spatiale et temporelle, qui aurait certainement mérité un format plus long, se vit également dans les corps, qui suivent le kaléidoscope esthétique. Tant de danses à invoquer, pour danser cela.
Ces accords marquent, dans l’histoire du conflit israélo-palestinien, une trace brûlante, d’une infinie tristesse : on y crut, alors. Puis les violences reprirent, qui n’ont pas trouvé, à ce jour, de solution. Et l’immaculé plateau d’interroger, par sa blancheur, le présent au prisme du passé. Que reste-t-il, aujourd’hui, des espoirs des Accords d’Oslo ? La réponse est froide et cruelle.

Manon Ona









Créée par Tami Leibovits (chorégraphe associée), Or Ashkenazi, Tamar Kisch, Tal Adler, Keren Ben Altabet,
Asaf Ahronson, Uri Shafir, Ofir Yudilevitch, Chaya Barshinsky, Guy Gutman
Conception et mise en scène : Guy Gutman
Décor et scénographie : Gabi Kricheli
Interprètes : Tal Adler, Or Ashkenazi, Tami Leibovits, Tamar Kisch
Costumes : Tami Leibovits
Sons et musiques : YouTube

© DR

23 novembre 2018
Théâtre Garonne - TEL AVIV EXPRESS