CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Nuits blanches de Gueules noires// Théâtre du Grand Rond




LA CAGE


publié le 24/10/2018
(Théâtre du Grand Rond)





"Ça sent la gouaille et les destins serrés."

Laurent Gaudé, De sang et de lumière

 

En 1902, des mineurs descendent de Denain pour enterrer Zola : ils abordent le cortège et le suivent jusqu’au cimetière de Montmartre en grondant « Germinal, Germinal » – il est rare que l’Histoire rassemble le monde parisien des lettres et ces incarnations terribles du réel. Germinal, un roman mythique à double tranchant car depuis, sauf à avoir grandi dans des secteurs miniers, on a tendance à associer les mineurs de fond à une époque révolue depuis longue date, à les renvoyer à un obscur entre deux siècles au-delà duquel il n’y aurait plus de sueur, de muscles noueux, de visages charbonneux ni de silicose. Les grèves de 1963 valent pourtant bien celles de 1892 et les houillères sont à aborder au passé proche : en France, le dernier bassin a fermé en 2004.
Dans Nuits blanches de Gueules noires, Thierry Desdoits et Brice Pomès abordent une page sociale et industrielle très récemment tournée, et tout ce qu’il y a de plus contemporaine dans certains pays. Suite à un projet in situ au musée de Cagnac-les-Mines, les compagnies Rends-toi Conte et Les Arts tigrés ont poursuivi leur démarche de création pour élaborer une version salle, d’après un texte de Magalie Brémaud.

« Imbibé peut-être, mais un imbibé syndiqué ! »

Une poignée de personnages seront convoqués sur le plateau au fil de cette forme pensée pour un duo d’acteurs. Tous ont leur couleur théâtrale – et leurs origines bien distinctes, rappelant d’ailleurs que le peuple des mines est vraiment une internationale. La plupart prient Jésus-Marie-Jaurès et Sainte Barbe, qui n’est pas seulement la patronne des pompiers. Certains incarnent les luttes sociales, invoquent Carmaux où « lo nòstre Joanon » devint la figure politique que l’on sait ; d’autres portent en eux la résignation, d’autres encore un amour pro-fond, difficilement compréhensible pour qui n’a jamais partagé le sacerdoce des haveurs, boiseurs, piqueurs et boutefeux. Toujours vif et perturbant lorsqu’on aborde ce corps de métier élevé au rang de mythe par sa dimension sacrificielle : cet indissociable mélange d’aigreur et de nostalgie, une trouille de perdre tout à la fois la santé, un emploi et des repères de vie, une colère amoureuse envers cette mangeuse d’hommes, une sorte de passion chevillée au cœur et imprimée dans le corps, qui n’a pas fini d’alimenter le fameux Mal du fond.

« Et surtout, rêve général »

Le premier tandem de personnages fournit une entrée parfaite dans le propos : un « galibot » (souvent mineur aux deux sens du terme) découvre le métier et sa rudesse au contact d’un ancien. S’ensuivent non pas une galerie de portraits, mais des pas de deux dialogués, à la faveur desquels les comédiens tissent les héritages familiaux, les indignations, les regrets et les rêves. Le pas de deux est également chorégraphique : un excellent angle de mise en scène que cette insertion de la danse pour figurer le travail dans la mine, et l’on imagine bien cette idée s’épanouir, sur un plateau plus grand sans doute, jusqu’à déborder le dispositif – pour l’instant, elle exprime surtout la contrainte et l’effort, ne pourrait-elle pas illustrer d’autres émotions, d’autres révoltes ? Cette paradoxale liberté que revendiquent certains mineurs de fond ? Sur ce point particulièrement intéressant, le spectacle n’a pas encore exploité tout le gisement.
Pour brosser les personnages, les comédiens appliquent la grammaire du théâtre réaliste, donnant dans le pittoresque, ce qui conforte une volonté de représenter le nuancier de ce milieu social et culturel. Le duo d’acteurs trouve un joli équilibre et profite d’une bonne dynamique dramaturgique, avec une alternance de séquences individuelles ou duelles ; sans doute à resserrer du point de vue du texte, les décrochages du rêveur ouvrent des bulles singulières qui mériteraient davantage de fulgurance, on s’y éternise un peu.
La forme est cintrée, mais complète, ce qui en fait un très respectable objet théâtral. Les lumières de Grangil, conjuguées aux éléments sonores, effectuent un zoom, serrent les comédiens, invitent le public à descendre dans les goulots souterrains – pour ce qui est du son, le sentiment d’immersion pourrait se renforcer, on n’atteint pas encore le stade claustrophobique, qu’il serait intéressant de trouver. En contrepoint très bien senti, une comptine se dévide sous la diction naïve d’un enfant, une voix qui traduit à la fois la bonhommie et la dureté d’un métier voleur d’enfances.
D’autres portes peuvent s’ouvrir ; le mineur d’aujourd’hui en France, n’est-ce pas l’ouvrier du secteur énergétique ? On pense à La Centrale d’Elisabeth Filhol, où les corps prennent aussi leur dose, mais d’un mal qui ne laisse pas de traces noires sur les corps. Dans cette volonté, sans doute, de tisser des liens entre tous les « baisés de la terre », le spectacle se termine en superposant les images de deux ensevelis, des tombés pour on-ne-sait-quoi, la France pour l’un peut-être, les capitaux industriels plus certainement pour l’autre.
Beaucoup d’amour dans cette création qui rend honneur à un corps de métier. Nuits blanches de Gueules noires réussit son pari, marier la précision documentaire et l’agrément de la scène.

Manon Ona









 

Un texte de Magalie Brémaud
Mise en scène et interprétation : Brice Pomès, Thierry Desdoits
Création son et lumière : Grangil

© Mona – Le Clou dans la planche

24 octobre 2018
Théâtre du Grand Rond