CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Nous étions debout et nous ne le savions pas// L'Usine




La dignité dans le NON


publié le 04/05/2019
(Le Bazar au Bazacle)





En ces temps des signaux je n'ai qu'à vous faire signe
Et vous n'en saurez rien car vous mourez des signes
En ces temps de mathématiques supérieures
Vous n'avez plus la mer
Vous n'avez plus les grands oiseaux
Vous n'avez plus les bonnes tempêtes
Qui mettaient de la musique dans les cheminées […]
L'insurrection, va, c'est le devoir des mecs debout !

Léo Ferré, « L’Opéra du pauvre »

 

Tarn, Picardie, Loire-Atlantique, Meuse… L’écriture documentaire de Zambon s’inscrit dans les territoires, elle sent l’herbe des bocages, cartographiant des luttes contemporaines, proposant un tour de France aux échos particuliers pour nous, public sorti de 2018 et entré dans 2019. Car ces deux années signent en France la levée en masse des anonymes. Des qui n’avaient jamais ouvert la bouche, des qui ne s’étaient jamais dressés, et qui endossent depuis des mois maintenant, en fait de gilets jaunes, « les merveilleux manteaux de l’incendie » dont s’enveloppait Jean Malrieu. Dans les régions de France, cependant, certain·e·s n’ont pas attendu que le prix du carburant augmente pour se mettre debout. Ils étaient comme en avance sur la colère. Leurs dernières illustrations laissent une image déformée par le retard médiatique, qui ne saisit jamais les conflits aux origines, qui zoome sur les flammes, très rarement sur la paix qui précède et les départs de feu. L’image d’hirsutes Robinson perdus sous des cabanes fragiles dans des îlots de verdure (au mieux), de forcenés cagoulés empilant de la ferraille et caillassant du CRS (au pire). Cette pièce polyphonique de Catherine Zambon s’inscrit aussi dans un exercice de vérité, de réhabilitation (rapidement brossée mais perceptible) des laboratoires agronomiques, écologiques et sociologiques nés en ces lieux, autour du vivre-mieux.

La parole est aux terriens

C’est là un beau geste d’écriture, une écriture à la rencontre de, d’ailleurs pratiquée par d’autres auteurs, véritable signe des temps. Collecter des témoignages, des réactions, des portraits de famille, des destins individuels, et travailler cette matière brute en vue d’un théâtre ancré dans le monde. Habiter une terre deviendrait-il une utopie ? Le cas de Notre-Dame-des-Landes, particulièrement présent dans cette partition kaléidoscopique, est celui qui marque le plus. On les appelle désormais zadistes, tous ne revendiquent pas cette étiquette. Des existences se sont épanouies en ces lieux bien avant qu’on y voie fuser des grenades. Des existences enracinées, bien réelles – qui, dans ce cas, décrète l’utopie, sinon les pouvoirs publics ? C’est là un combat séculaire, mené par l’humain contre l’humain, et qui a pour fondement son rapport à la nature.

Construction de barrage, de fermes industrielles, d’aéroport, de fosses pour déchets nucléaires : même combat ? Zambon fait le choix, discutable mais intéressant, de ne pas s’en tenir à l’une des zones à défendre et de mêler les luttes, les contextes, en un vaste contre, pour reprendre le mot de Michaux. Polyphonie des résistances. L’écriture est chorale, traversée par l’humilité des points de vue. Touchants et drôles, les témoignages soulèvent plus de questions que de réponses. Que l’Agit s’en empare a tout d’une évidence. Évidence confirmée par le cadre dans lequel on découvrait cette création : le Bazar au Bazacle, événement dont l’orientation militante est hautement revendiquée.
Les comédiens arpentent une piste presque bi-frontale, s’installent parmi les spectateurs, prennent ou donnent le micro. C’est une esthétique du relais, d’une organisation collective de la pensée. La mise en scène pourrait sembler sommaire, mais comme souvent, c’est une vue : il a bien fallu tailler un espace personnel dans la partition vocale proposée par Zambon. Cette mise en espace en suit la logique, celle d’une pluralité et d’une circulation n’admettant pas de quatrième mur – pas trop leur truc, les murs, d’une façon générale –, une logique artistique et politique assez bien résumée par l’organisation d’un chapiteau, même inversée. Il s’agit de faire cercle(s). L’Agit soigne avant tout la dimension citoyenne et solidaire, on les reconnaît bien là.
La dignité humaine est ici dans le non, interrogeant au passage le rapport entre résistance et violence. On s’en doute, l’actualité ajoute ses propres questions au texte de Zambon, daté de 2017. Nous étions debout et nous ne le savions pas traverse ainsi notre présent et ses colères mêli-mêlées. Le texte a une indéniable valeur de témoignage, bien qu’un approfondissement des sujets manque, c’est là son principal défaut. Au fil des histoires, on sent une forme d’accumulation et fatalement, sur la longueur surtout, de dispersion. Si le choix de Zambon peut écraser les enjeux spécifiques à chaque problématique, l’angle choisi a pour mérite de tisser des liens et de briser l’isolement des luttes ; en ressort un nous optimiste, galvanisant peut-être, l’idée d’une communauté d’acteurs et penseurs du présent, communauté que ce type de théâtre prolonge, perpétue.

Manon Ona









De Catherine Zambon (Ed. Lafontaine)
Mise en scène : François Fehner
Collaboration artistique : Garniouze
Assistanat à la mise en scène : Lisette Garcia Grau
Avec : Bénédicte Auzias, Ludovic Beyt, Marion Bouvarel, François Fehner, Ines Fehner, Nathalie Hauwelle, Joachim Sanger
Création musicale : José Fehner

crédit : Samuel Lahut

4 mai 2019
L'Usine