CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Notre Lenz// Le Ring




QU'EN PENSEZ-VOUS ?


publié le 29/05/2018
(Le Ring)





"L'humanité c'est parler, se comprendre, communiquer."
(Une spectatrice)


D’recht Lieb nur durich de Mawe geht
Le véritable amour passe par l'estomac 
(Proverbe alsacien)


Accueillis par Sébastien Lange, hôte prévenant, les spectateurs entrent dans l’espace clos, une bière à la main pour ceux qui le souhaitent. Ceux qui ont faim sont conviés à s’installer autour de la grande table pour partager le repas. Les autres s’assoient sur les sièges qui courent le long des faux murs. L’espace est rudimentaire, habillé de quelques planches et ponctué seulement de deux portes en bois. La table, sommaire, est cependant dressée pour accueillir les douze convives, dont l’hôte. Tandis que les assiettes sont servies par l’équipe des cuisines, l’homme affable lance des bribes de conversations et sème quelques indices, permettant au public de partager un passé proche commun. Des référents spatiaux sont aussi disséminés au compte-goutte par notre hôte (que l’on apprend être le pasteur Oberlin) et par certains convives visiblement dans la confidence : Strasbourg, Vosges, Struthof, sapins… S’exprime également une photo de chalet à flanc de montagne projetée entre plusieurs vidéos en langue germanique. La choucroute et la bière servies au repas prennent alors tout leur sens ! Le contexte est donc amené plutôt subtilement, progressivement, et cette immersion des spectateurs atteint son point culminant lorsque les odeurs de chou et de lard fumé se mélangent à celles des tronçons d’arbres fraîchement abattus et dont la sève et les feuilles vertes embaument la pièce à l’intérieur de laquelle ils ont été traînés.

« Que va-t-on faire de Lenz ? »

Car oui, le premier élément perturbateur de cette situation dînatoire relativement tranquille est l’arrivée du treizième convive, un homme en long manteau et besace à l’épaule : Lenz, apportant avec lui une énorme branche d’arbre qu’il fait rentrer tant bien que mal par la porte du fond sans s’inquiéter de la gêne qu’il occasionne auprès des convives-spectateurs. Curieux personnage, comme un fantôme vivant de la pièce de Büchner, en proie à une errance mentale et géographique, il suscite conversations et échanges entre le pasteur Oberlin, les convives et lui-même. Ses réactions imprévisibles rythment la performance et élargissent l’imaginaire spatial des spectateurs car ce qu’il entreprend à l’extérieur du chalet – donc hors-champ – reste audible. Cet aspect intéressant se heurte cependant à la réalité du lieu, qui laisse également filtrer des sons extérieurs au spectacle. De même, certains ajustements techniques pourraient être effectués, comme le positionnement des sous-titres en haut des écrans plutôt qu’en bas, rendant la lecture d’une transcription d’entretiens vidéo souvent malaisée. Malgré ce détail et certains choix d’images étonnants – lors d’une évocation du nazisme par exemple – les pauses vidéo amènent des pauses ou interludes dans la discussion centrale tout en apportant du recul sur la situation théâtrale et sur le personnage de Lenz.

Philosophie de table

Si Lenz est l’épicentre des conversations qui traversent la table, les sujets deviennent universels et personnels à chaque individu : la trame de la pièce est écrite mais une grande partie de son contenu est improvisation. Un par un, les convives prennent la parole, certains avec plus d’assurance que d’autres, un texte parfois récité, d’autres plus proches de la langue parlée, et l’on se met à douter – quels spectateurs sont dans la confidence de la pièce ? Lesquels improvisent entièrement ? Mais bientôt, un fossé se creuse entre ceux qui ne disent pas un mot et ceux qui se distribuent la parole sans retenue, alimentant des débats sur l’Homme, la parole, l’amour, la religion, la foi, la marche, le deuil… On regrette qu’une inégalité s’installe entre deux espaces de spectateurs : ceux autour de la table et ceux assis contre les murs. En effet, bien que la liberté de se déplacer et d’intervenir devienne relativement évidente, ces derniers restent en retrait et ne quittent leur passivité que pour murmurer parfois entre eux. Les quelques invitations à réagir qui leur sont faites par le groupe de la table (« Et vous, qu’en pensez-vous ? ») peuvent sonner faux et restent le plus souvent évasives, n’encourageant pas réellement à se positionner. En conséquence, les personnes assises le long des murs restent surtout le public de cet autre public installé à table avec les comédiens. Seuls Lenz et Oberlin, se levant et venant à la rencontre de ces spectateurs sur leurs bancs, partageant observations et questions de but en blanc, délient progressivement ces langues mais c’est alors quasiment la fin de la pièce. Fin quelque peu en queue de poisson d’ailleurs, alors que l’accueil avait été bien soigné et semblait important.
Des réserves qui ne doivent pas gommer l’intérêt qu’il y a à interpréter la pièce de Büchner dans ce contrepoint d’improvisations partagées avec le public. Cette proposition se place dans la continuité de précédents projets de ces artistes, qui questionnent autant la position du spectateur que le format d’une œuvre : multitude des points de vue, réaction aux informations données, réflexion sur l’humain.

Gladys Vantrepotte









d’après Georg Büchner
Un repas poétique de Sébastien Lange et Alexander Bügel

29 mai 2018
Le Ring