CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Nasty days// Le Vent des signes




BAD FEELING – juste ce qu'il faut


publié le 21/09/2018
(Le Vent des signes)





C'est une épée tendue à la barbe des cons
Une fleur de passion aux pétales pointus

Allain Leprest, "La Colère"

 

Ouvrir notre saison sur une création d’Anne Lefèvre, c’est une affaire d’élan. Communication des désirs. Coup de pouce, coup de pied, coup de gueule : frein à main lâché jusqu’aux dernières jonquilles, embrayage artistique immédiat, ça vous envoie en avant comme rien d’autre. De l’allant pur – même lorsque la dame du Vent des signes n’est pas très feel good.

« Tout près, au bord »

Chacun de ses textes a sa couleur : dans Nasty days, Anne devient Cassandre, mais une Cassandre qui a la grogne. Imminence du séisme, la corde va lâcher. Sous la masse de ce qui pèse, protéiforme, nommé par allusions le plus souvent. Il ne sera pas, ici non plus qu’ailleurs, question de politique, mais bien de société, d’individu étouffé par l’air du temps. C’est l’ébullition sous le lourd couvercle – sous « l’assaut cynique des dominants », les tendances à, les courants de, les votes pour, les votes contre, les journées de ci, les fêtes de ça, le noircissement artificiel des cases dans nos calendriers, les attroupements inutiles et les rencontres ratées. Multitude des inquiétudes. A quoi se prête cette écriture-inventaire que Marcel Carlou a accompagnée, écriture qui lui permet d’épingler notre grand corps social de tous les côtés, une vraie acupuncture. A quoi se prête, également, une forme de désir noir, cette ferveur sombre et pleine de vie néanmoins : la colère. Cent clébards dans la tête.
Ce serait donc une promesse, chuchotée ou grondée, babines retroussées ou sourire moqueur, au ras d’un micro prophétique. Promesse d’un grand débordement, d’un vaste ramonage de la vieille tuyauterie. Appel au fleuve : qu’il sorte de son lit, sans quoi on le, on se, retrouvera tout secs, tristes d’aridité. « Ça sent qu’on va flinguer le vivre ensemble », rouspète l’artiste, la femme, l’humaine.
Créer, dans ce cas. Tisser du lien artistique comme exemple, somme toute, d’un lien social particulièrement fort. Privilégié ? Non. Il tient à chacun d’aller chercher l’autre. Comme elle s’y entend en la matière et ne conçoit que le faire-ensemble, Anne Lefèvre s’entoure, une fois encore. De Lucie Patarozzi aux costumes, de Manfred Armand à la création lumière, lumières qui butent sur les fragiles barreaux en rubans blancs, barreaux qui se feront forêt, si l’on veut, comme celle du vidéaste Loran Chourrau, où il s’agit d’aller s’oxygéner l’âme. D’Alain Chaix, porteur de loupiote, de l’ingénieur son Christophe Calastreng, et pour ce qui est du son, précisément, de Jean-Louis Evrard, qui improvise dans la multitude, lui aussi, offrant, avec ses boucles et ses guitares, des reliefs très variés. Quelques saillies mélodiques viennent tracer d’heureux sillons dans un duo texte-musique particulièrement dense, qui gagnera, au fil des représentations, à se trouver quelques temps d’écoute ; taire l’un pour laisser l’autre à son affaire, à notre pleine attention, égrainer des secondes de repos entre les mots et les notes. On rumine encore la phrase précédente que la suivante apporte de quoi méditer : ralentir travaux, dirait Eluard ? Sans doute. Et en même temps, il faut bien que l’on se sente tout près, au bord.
Réveil au seuil du précipice, conjuration de la falaise : urgence rêver, on prend.

Manon Ona









 

Alain Chaix, Christophe Calastreng, Jean-Yves Evrard, Anne Lefèvre : vidéaste / ingé son / musicien / acteurs
Loran Chourrau : création vidéo
Manfred Armand : création lumière
Sébastien Bouzin-Sanchez : regard et lumière
Lucie Patarozzi : costume
Marcel Carlou : accompagnement à l’écriture
Louis Gry : com/dif
Audrey Itier : administration

21 septembre 2018
Le Vent des signes