CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Music-hall// Théâtre du Grand Rond




SOUS LES PAILLETTES, L'AMER


publié le 09/01/2019
(Théâtre du Grand Rond)





 

Tant mal que pis se mettre et tenir debout. Tant mal que pis y tenir. Ça ou crier. Le cri si long à venir. Non. Nul cri. Douleur simplement. Debout simplement.

Cap au pire, Beckett

 

On n’enfoncera aucune porte par ce décret, pas même la porte du fond, la fameuse. Mais comme il nous protège à jamais de l’ennui, on aime à le rappeler : les grandes pièces se reconnaissent aux multiples voies scéniques qu’elles ouvrent. Un seul texte, et tant de spectacles possibles, l’infini des interprétations, des goûts, des quêtes et échos intimes… Sans doute n’ont-ils pas, ces grands textes, de vérité intrinsèque ; de celles que tout artiste cherche à rejoindre, souhaitant approcher la lecture juste de la pièce – sans doute est-ce là courir après une illusion, et sans doute est-ce, enfin, notre meilleure garantie de ne jamais, jamais cesser de voir jouer Music-hall de Jean-Luc Lagarce.
Dans une vie d’artiste, ce texte, c’est l’aiguillon au flanc. La violence du métier enfin dite, sans édification ni mythologie. Les cicatrices qu’il laisse, et que reconnaîtra toute personne ayant affronté, une fois ou l’autre, le désert des fauteuils et le désintérêt du public. L’âpreté des tournées, les accueils tièdes, dans ces « lieux qui croient pouvoir servir de lieu pour accueillir » – pour peu que les compagnies y amènent tout, jusqu’aux spectateurs mêmes. Et avec le sourire.
L’humiliation, enfin dite.
Ce douloureux phare, qui conte le naufrage comme la rage de maintenir la barque à flot, Eric Sanjou aura longtemps attendu avant de l’affronter – pour mieux en traduire l’épuisement, certainement. Et pourtant, c’est aussi ce que montre la pièce, l’épuisement de l’artiste n’empêche pas le théâtre d’avoir lieu, et bien lieu.

« Au point où nous en sommes »

C’est triste comme l’ultime aveu, celui qu’on peine à se faire. Monologue lucide sur l’illusion d’une vie, Music-Hall laisse s’exprimer la Fille, Cendrillon agitant elle-même la baguette magique pour devenir princesse à paillettes quelques instants sur scène. On ne sait pas vraiment si elle y a cru un jour, la Fille, ni même si elle a totalement cessé d’y croire, c’est l’ambigüe beauté de ce récit catastrophé. Elle parle, décrit la mise en scène et l’historique de son spectacle, complétée ou contredite par ses deux Boys. Leur relation réinvente celle du maître et du valet ; victimes des espoirs de la Fille, interchangeables, chair à canon envoyée sur le front du Divertissement, les Boys tiennent quelque chose de Lucky et de Scapin – asservis par le spectacle, veules, mais à peine moins goguenards que les programmateurs.
C’est triste, écrit-on. Mais pas tant. Ou plutôt, en même temps, sournoisement, par dessous. La situation pathétique de ce trio pourrait vite devenir glu, si la mise en scène ne cherchait pas à en soulever toute la dérision. Ces trois-là sont tristes comme le sont les clowns. Émouvoir vient en retour de balle : prêter à rire, d’abord. La cruauté du texte est relevée par la direction du jeu, qui instille le décalage grotesque, et la mise en scène, qui assume la simplicité du corps humain ; des corps banals, touchants de banalité, pris dans la folie d’une revue. Des corps voués au spectacle, que l’on ne verra jamais en civil, et sans doute est-ce le sens du costume inaugural. On sourit, oui, on s’attendrit ; peut-être se moque-t-on. Notre réaction de public rejoint on ne sait quoi de performatif, et c’est cela aussi, Music-hall : magie du spectacle qui a lieu sans qu’on s’en rende compte, dureté de l’ironie qui s’exerce tout du long contre ces trois interprètes à la peine.
Blanchis par le jeu de Christophe Champain et Eric Sanjou, les Boys perturbent, ont un côté fantoche – on perçoit leur difficulté à exister, à être autre chose que des corps, à la gauche et à la droite du Seigneur. Céline Pique, quant à elle, se colle à un texte des plus difficiles. Répétitive, gorgée d’indignation, la partition de la Fille est particulièrement piégeuse. La comédienne suit sur un fil intéressant, qui laisse de la place au public, la distance qui convient, avec de brèves saillies où elle sort de ses gonds. Un joli relief est trouvé.
De nombreuses scénographies ont été tentées sur cette pièce. Ici, le plateau se fait loge, avec tout le bazar que cela suppose. De taille modeste, malicieusement remplie par les accessoires, la scène du Grand Rond se prête à ces histoires d’exigüité. Dans cet espace inversé, un élément symbolique s’est glissé : une longue guirlande blanche montée en forme rectangulaire, dont les ampoules répètent celles des miroirs de maquillage placés à jardin et cour. Ce portique lumineux renforce la mise en abyme – régulièrement au centre, les acteurs passent de l’autre côté du miroir. Pris dans leur propre image ?

Manon Ona









 

Arène Théâtre
Jean-Luc Lagarce/Eric Sanjou
Avec : Christophe Champain, Céline Pique et Eric Sanjou
Costumes : Richard Cousseau

© Mona – Le Clou dans la planche

9 janvier 2019
Théâtre du Grand Rond