CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Monkeys// Théâtre Garonne - TEL AVIV EXPRESS




ET LE SINGE CRÉA LE SINGE QUI CRÉA...


publié le 19/11/2018
(Théâtre Garonne)





« Mes singes sont tristes. Ils sont prisonniers du fait de ne pas sentir d’être conscients et en vie. 
Je crois que ce sentiment est très universel. »

 

La brousse, lieu de toutes les peurs, les croyances et les mystères. Au sein de la pénombre, s’animent des yeux entre les arbres, une population de loupiotes qui semblent scruter et balayer l’espace. Ce ballet de petites lumières, esprits électroniques des bois perchés sur leurs mâts et trépieds, s’accompagne d’un petit concerto d’une série de boîtes à musique artisanales, sorte de carillon spatialisé. Comme un xylo-métallophone éclaté en plusieurs caisses de résonance, chaque caisson de bois accueille une ou quelques lamelles accordées par exemple en pentatonique, donnant à cette petite musique de nuit des tonalités d’un autre continent.

Cet autre qui est moi

Progressivement les phrases se croisent et la musique s’enrichit, ouvrant l’imagination et introduisant de concert avec les lumières, l’ambiance de cette espèce de musée dont les objets prendraient vie une fois l’exposition allumée.
Le spectacle a commencé avec le récit d’un souvenir de fillette dans un zoo. Entre le parc et la brousse, le sauvage s’immisce comme le sous-bois de nos questionnements existentiels. Au plateau se recrée un espace visuel et sonore, une sorte d’environnement mental croisant bois et électronique, artisanat et technologie, humain et animal, profane et sacré. Des singes de bois, animés comme des fétiches ou des totems, faisant écho à ce qui fait de nous des êtres humains, occupent cet espace sans un mot. Jouant de cette frontière entre animal et être humain, ils semblent communiquer, rire, jouer, donner naissance, adorer un être supérieur… qui n’est elle-même qu’une autre marionnette. Cette mise en abîme démiurgique est abordée frontalement lors d’une courte scène où l’artiste parle à sa créature, qu’il a faite pour être le dieu des autres singes. Mais consacrer cinq ans à construire toutes ces créatures, en façonner toutes les petites pièces à la main, en élaborer les techniques d’animation, cette patience témoigne bien d’une certaine dévotion vouée à ces marionnettes robotisées. Une créature parle de son créateur. Un créateur adore sa créature, la craint peut-être aussi, tandis qu’elle lui doit son semblant de vie. Au final, qui est le dieu de qui ?

Qui erre et dans quel état suis-je ?

Ces primates pas très primitifs revêtent une esthétique à mi-chemin entre masques tribaux – par l’utilisation du matériau naturel mais aussi les nœuds du bois qui pourraient évoquer des tatouages aborigènes -, et une esthétique davantage liée au cinéma d’animation – yeux de verre et expressions humanisantes, mouvements quelque peu caricaturaux.
En tant que sculptures animées, à la fois marionnettes et robots, ces primates flirtent, de fait, avec la dichotomie vivant/mort ; quoique plutôt que de parler de mort, on pourrait parler de non-vivant. En effet, si les algorithmes donnent aux objets une illusion de vie, ces marionnettes meurent à chaque fois qu’un des interprètes-manipulateurs s’approche d’elles pour les déplacer, les ranger, les activer, remettre en place leurs bras… niant ainsi leur autonomie et tout potentiel libre-arbitre. Ces instants de non-manipulation sont déconcertants car ils laissent le spectateur dans un entre-deux de croyance (il faut avoir « cru » dans la vie de la marionnette pour la voir « mourir »).
Les créatures pouvant passer si facilement du ON au OFF et sembler inanimées même dans les mains de leurs manipulateurs, l’attention se focalise finalement vers ceux qui sont réellement acteurs : les manipulateurs-techniciens qui effectuent leurs déplacements et leurs actions de manière automatique mais assumée, aux commandes de toute cette installation, comme des DJ’s aux platines passant au public les différents morceaux d’un étrange set.
Côté anticipation, Monkeys rejoint bien sûr des questionnements de sciences pas si fictives que ça, sur l’androïde, l’intelligence artificielle, etc. Questionnements que la technologie accélère mais qui sont finalement ancrés dans l’être conscient qu’est l’humain – on apprécie la référence à L’Odyssée de l’espace, regardé sur un ordinateur par l’un des robots-singes. Et le public, conscient, déambule du regard dans cet espace de démonstration, cherchant à voir ce qui va se produire, attendant peut-être une dramaturgie moins abstraite ou plus riche, mais finalement cette pièce s’apparente davantage à une installation en mouvement, à une performance visuelle, sonore et technique, dans laquelle on plonge mieux de manière méditative ou onirique.

Gladys Vantrepotte









Mise en scène, scénographie, construction des singes et interprétation : Amit Drori
Co-création, construction des singes, lumières et interprétation : Ofer Laufer
Développement artistique, construction des singes et interprétation : Sylwia Trzesniowska-Drori

Crédit DR

19 novembre 2018
Théâtre Garonne - TEL AVIV EXPRESS