CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Mon chien Stupide// Théâtre du Chien Blanc




TEIGNEUX


publié le 11/04/2018
(Théâtre du Chien Blanc)





Jean-Paul Bibé les aime et entend bien continuer à les faire résonner sur scène, ces écritures américaines emblématiques, quoique moins hiératiques que celles d’un Faulkner ou d’un Hemingway : après Sam Shepard, le comédien plante ses crocs dans la plume hargneuse de John Fante. Un bord de scène à l’envers – en matière d’introduction plutôt qu’à l’issue du spectacle – montre bien tout le plaisir qu’il a à fréquenter cette plume.

Coup de blues chez les WASP

Au large de Santa Monica, dans son ranch en forme de Y, Henri Molise cultive ses fantasmes de solitude et de voyage en Italie. Il est père de quatre enfants et à l’en croire, les quatre sont de trop ; vivement que tous quittent le giron familial. Alors si un affreux et obscène clébard peut aider…
C’est l’histoire d’un énième avatar, à moins qu’il ne faille en voir deux, tant le franc-parler et franc-penser de Molise se retrouve dans le franc-agir du chien. « Ton esprit pue, tu dis des choses dégueulasses », lui reprochera d’ailleurs sa fille, et de fait, il en dit ! Deux doubles de l’auteur, donc. Quatre enfants, John Fante connaît. Les rêves de Rome et l’inanité de les accomplir, il connaît aussi. Lui, le yankee rital, le fils d’immigrés italiens, se sera piqué au dard des wasp et le leur aura bien rendu à travers son œuvre romanesque. La famille Molise est l’exacte représentante des frictions générationnelles, du choc entre l’Histoire américaine et l’insignifiance individuelle, du chassé-croisé entre culture et contre-culture. C’est ce gendre qui revient du Vietnam, ce fiston qui tente à tout prix d’éviter l’armée, cet autre qui fume des joints en mettant le volume trop fort et enchaîne les compagnes noires, un peu trop au goût des parents ; c’est, enfin, ce chien sexuellement louche au contact duquel l’homophobie latente se révèle. Certains détails de l’écriture peuvent, de prime abord, jouer comme repoussoir : vulgarité de Molise, portraits féminins peu consistants (ni plus ni moins stéréotypés que ceux de ces messieurs, cela dit), situation somme toute classique de l’époux et père de famille en crise, que toutes et tous emmerdent… Ça ne peut suffire à séduire. Ce qui fait, au final, le sel de ce roman, c’est cette façon que le narrateur et héros a d’incarner la majorité du portrait à charge : un affreux, un vrai de vrai ; et à ce titre, en tant que personnage qui ne se vend pas, il s’attire rapidement la sympathie de tous. Avec donc, en filigrane, le portrait culturel grinçant d’une Amérique blanche et puritaine, l’Amérique des Pères et des Mères, ici poussée dans ses retranchements.
Jean-Paul Bibé et Corinne Calmels (à la mise en scène) ont taillé dans cette matière romanesque une pièce qui suit la tradition du monologue à galerie – le comédien est amené à composer différents personnages à peu de traits, des repères corporels et vocaux à la fois fugitifs et précis, dont l’efficacité est d’autant plus nécessaire que ce montage est assez épileptique. Sans surprise pour qui le suit sur scène depuis nombre d’années, le comédien tient bon la barre et cette saga familiale ne connaît pas de dépression – rythmique, en tout cas ! car pour ce qui est de Molise… Une heure trente de stroboscope familial très souriant, selon les principes de la comédie de mœurs, et en oubliant presque cette incarnation unique de la tribu Molise. Alors oui, sans doute, une marge d’inventivité demeure : les portes restent ouvertes pour générer, au plateau, des marqueurs théâtraux moins immédiats ; de ces petites mignardises qui font le délice des soli, à l’image de ce geste froufroutant qui auréole Tina et compose son personnage plus surement que n’importe quel changement de ton.
Allez donc au Chien blanc découvrir l’effroyable duel entre un berger allemand et un… un… – on ne sait quel cabot, mais qui ne manque pas de gueule.

Manon Ona









Adaptation d’après John Fante

Mise en scène : Corinne Calmels et Jean-Paul Bibé
Adaptation et interprétation : Jean-Paul Bibé

© Mona – Le Clou dans la planche

11 avril 2018
Théâtre du Chien Blanc