CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Molière Re Re présente #2// Théâtre Jules Julien




LA FÊTE À MOLIÈRE


publié le 29/09/2018
(Théâtre Jules Julien)





Une présentatrice intimidée qui se transforme en intellectuelle pédante, une incarnation crooner new-wave de Tartuffe, des comédiens assis en bord de scène qui dévisagent les spectateurs en silence et les prennent à partie, une élue municipale qui s’exprime en alexandrins pendant son discours d’ouverture de l’hommage rendu à Molière par le service culturel du Grand-Toulouse… Où sommes-nous ? Dans quel monde absurde avons-nous atterri ?
Chez les Laborateurs. Ce collectif – faut-il encore le présenter ? – de comédiens issus de la classe labo du Conservatoire. Ils reprennent un an après, au Théâtre Jules Julien, ce spectacle créé à l’occasion du « mois Molière ». Bonne idée !

Un spectacle dans le spectacle

Nadine, la responsable du service culturel du Grand Toulouse et son adjoint Bruno, ahuri et emprunté dans son costume neuf, organisent un hommage au dramaturge du XVIIe siècle : Agnès et Didier en sont les comédiens et Fabien, le pianiste. Le spectacle est celui de cette fausse cérémonie qui fait alterner les discours des élus et les œuvres de Molière ; cérémonie qui tourne mal. Les discours technocratiques et électoralistes sonnent faux et trouvent écho dans des scènes emblématiques. Des personnages tout droit sortis de Tartuffe, de Dom Juan, de L’École des femmes ou encore du Dépit amoureux défilent devant le public, joyeusement incarnés par Pierre-Olivier Bellec, Militiza Gorbatchevsky, Quentin Quignon, Florian Pantallarisch et Mélanie Vayssettes.

« Y’aurait pas eu Molière, on serait pas là ! »

La mise en scène de Mélanie Rochis et Sara Charrier est énergique et efficace, à tel point que le spectacle pourrait n’aboutir qu’à un intense et sympathique délire. A première vue, en effet, ça commence un peu comme un sketch des Robins des bois. Quelque chose de drôle et déjanté, peut-être un peu trop potache. On voit le danger : à la longue, le choix un rien systématique de la dérision (ou plutôt, de l’autodérision) pourrait tourner à vide. Le rire pourrait se faire un peu trop mécanique, systématique. Le public se moque de la voix de Sacha Guitry qui parle de Molière. Au lieu de rire avec Molière, ne courrait-on pas le risque de rire à ses dépens ?
Heureusement, la mise en scène est bien plus subtile que cela. Oui, on y rit beaucoup ; on y casse les codes, mais pour l’amour de Molière, précisément. Toutes les fois où le ricanement pourrait s’installer, par la magie du texte et du jeu des comédiens, des moments d’émotion nous sont offerts, des moments incroyables de théâtre, de vrais moments de… Molière. Les propositions les plus improbables, comme cette scène du Dépit amoureux jouée en débitant les alexandrins à grande vitesse, ou celle d’Elvire parlant à Dom Juan par l’intermédiaire d’un caméscope, prennent corps. L’émotion nait parfois où on l’attend le moins. Elvire, filmée de très près, devient tout à coup bouleversante par sa fragilité et son humanité. Les amoureux se déchirent et se rabibochent avec passion. Le dialogue entre Charlotte et Piarrot, interprété au milieu du public par un seul comédien, loin d’être une prouesse technique, finit par faire mouche. Et Agnès maltraitée par le metteur en scène se rebelle contre lui. Ce passage de la surface des apparences à la profondeur du texte est vraiment surprenant et tient le spectateur en haleine.
Finalement, les deux faces du spectacle se rejoignent dans la réussite. La cérémonie, qui aurait pu être la partie faible de la soirée, dérape de plus en plus : les scènes de ménage se règlent à la tronçonneuse. Cela devient franchement réjouissant, comme cette répétition sanglante que l’on ne racontera pas. Puis, l’émotion finit par gagner également les personnages de la cérémonie, avec un étrange et touchant seul en scène de Bruno.
Une fête du théâtre dans toutes ses formes – une fête digne de Molière ?

Stéphanne Chomienne









A partir de 12 ans

Mise en scène : Sara Charrier, Mélanie Rochis
Avec Pierre-Olivier Bellec, Militza Gorbatchevsky, Quentin Quignon, Florian Pantallarisch, Mélanie Vayssettes
Diffusion et logistique : Aurore Lavidalie
Créateur lumière : Philippe Guillot
Coproducteur : Théâtre Jules Julien

29 septembre 2018
Théâtre Jules Julien