CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Mille aujourd’hui// La Cave Poésie - René Gouzenne




MAIS UN SEUL HORIZON


publié le 01/11/2018
(La Cave Poésie - René Gouzenne)





"Guide-moi, plaisir, sur les chemins de toute mer"

Saint-John Perse


"Je fonce vers l’horizon
Qui s’écarte
Je m’empare du temps
Qui me fuit
Je suis multiple"

Andrée Chedid


Il y a, au départ, cette idée qui ne va pas de soi, une idée comme on les aime et qui pourrait se démultiplier à l’infini grâce à l’inépuisable matière laissée à disposition par les poètes de tout grain, de toute rive. Un écho perçu par une lectrice passionnée et hop, l’idée fait partition scénique : Frédérique Le Bourg pique le texte de Rezvani – Mille aujourd’hui – avec de courts poèmes de Michaux, qu’elle glisse entre les paragraphes et qui promènent de petites silhouettes en vers libres sur le fil narratif de l’œuvre mère. Un poète dans l’autre, et ce poète-là parmi tous : autant dire que les vers d’Henri truffent la prose de Serge, au sens culinaire et précieux du terme.
Nouveau relais scénique dans le paysage toulousain, la compagnie Avant l’incendie – on verra demain s’en empare, pour une forme onirique et curieuse, aussi curieuse que cet entremets littéraire. Victor Ginicis s’est retiré des eaux pour orchestrer la chose. Au plateau, le multi-instrumentiste François Rivère et la saxophoniste Léa Cuny-Bret sont les deux rives musicales d’un courant verbal où il fait bon nager.
A la mer, Pierre-Olivier Bellec.

« Je deviendrai lichen, calcaire, moins que ça, grain de sable »

La beauté de ces extraits de Mille aujourd’hui ? L’association entre le mouvement linéaire d’un train (dans lequel voyage le narrateur), et la permanence d’un horizon rêvé puis rejoint, la grande bleue. Un symbole d’idéal et d’abandon qui suggère la houle, et la houle ici devient saccade de train. « Secoués, cous fléchissant en cadence », ainsi sont ces petits vieux qui fatiguent le narrateur ; moins, toutefois, que les « trois loustics en vadrouille » qui l’empêchent de dormir. Un narrateur en fuite éperdue, misanthrope, dépourvu de cette tendresse complaisante que l’on pouvait imaginer face au couple d’anciens.
Il s’agit donc d’une échappée, belle mais acerbe, une urgence à lever l’ancre loin des humains et à dériver dans « l’infini incessamment qui tressaille », avec Henri Michaux. Le jeu du montage de textes est d’une magie très personnelle, à la fois subjective et accidentée – comment le public, dans le flux de l’écoute en salle, franchit-il les frontières entre les deux voix, frontières assez nettes sur le papier ? Certains poèmes de Michaux s’incorporent parfaitement à la matière de Rezvani, d’autres tranchent, non pas qu’ils soient de l’ordre du contrepoint, mais parce qu’ils poussent des portes à peine entrouvertes, prolongent les échos. Des transitions qui se ressentent ponctuellement, mais est-ce bien grave si on rejoint parfois l’esthétique du récital, plutôt que celle de l’amalgame ?
Ce voyage-parenthèse, Victor Ginicis l’aura voulu mouvement, mouvement linéaire, qui fuse en avant. Le paradoxe de cette mise en scène étant que Pierre-Olivier Bellec ne change jamais de posture, ne bouge pas. Ça rappellera quelque chose à celles et ceux qui aiment Claude Régy (la prétention en moins, tagada). Ancré au centre, l’interprète dirige la parole vers le spectateur ; parole qui défile comme le paysage aux fenêtres du train, quitte à égarer quelques étourneaux au passage. Parole qui, escortée par le relief musical du saxo et du piano, par des évanescences vocales au micro, par des variations électro, se dilate peu à peu, cesse d’être train horizontal pour devenir bouillonnement et enfin devenir mer : nervosité face aux récifs, vagues oniriques. Un travail vocal hypnotique permis par le grain de voix assez rare de Pierre-Olivier Bellec. Une voix qui ne passe pas en force, d’une profondeur mesurée, une vraie plage ; je redeviendrai un peu sable, dit-il, et on y croit.
Voilà Mille aujourd’hui : une petite forme très serrée, visuellement et volontairement statique, qui approche avec sensibilité le principe d’expansion imaginaire par l’évasion sonore. Paradoxe que n’aurait certainement pas décrié l’explorateur de l’Espace du dedans. En signant cette première création, Avant l’incendie – on verra demain s’ouvre un bel horizon.

Manon Ona









 

D’après Serge Rezvani et Henri Michaux
Mise en scène : Victor Ginicis
Montage : Frédérique Le Bourg
Avec Pierre-Olivier Bellec, Léa Cuny-Bret et François Rivère

© Mona – Le Clou dans la planche

1er novembre 2018
La Cave Poésie - René Gouzenne