CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Midnight Sun// Théâtre Sorano - Européenne de Cirques




COUP DE BAGUETTE


publié le 19/10/2018
(Théâtre Sorano)





Enfin, minuit sonna ; une voix, dont le timbre était exactement celui de la pendule, se fit entendre et dit : — Voici l’heure, il faut danser.

Théophile Gautier, La Cafetière

 

Dans le conte fantastique de Théophile Gautier, les peintures et les objets prennent vie sous les yeux ébahis et charmés d’un jeune homme. Explorant une esthétique de l’apparition, du surgissement, du bizarre et de l’extravagance, la compagnie Oktobre signe un de ces ballets de fantômes, un étrange défilé en trois couleurs et mouvements.

Hanté.e.s

Comme nés du piano fou de Samoth Moth (alias Thomas Surugue), des spectres envahissent la scène et viennent perturber un personnage contemplatif, qui va peu à peu se laisser entraîner dans une bouffonne mais élégante mascarade. Midnight Sun est un spectacle total, nourri d’une conception inclusive des arts – celle de Florent Bergal et Eva Ordonez –, une conception exigeante à laquelle répondent des interprètes eux-mêmes très complets. Les différentes disciplines de cirque maîtrisées par les artistes se conjuguent à une approche résolument théâtrale ; si le texte est rare, l’incarnation est nette. Véritablement expressionnistes, les contorsions et pantomimes d’Hugo Georgelin et d’Eva Ordonez, créatures en caoutchouc d’une plastique et vivacité incroyables, sont saisissantes. Ce que l’on apprécie d’autant plus qu’une réjouissante dérision vient dézinguer toute tentation d’élaborer, avec cette équipe de talent, une forme contemporaine prétentieuse. Il y a du clown dans la majorité de ces esquisses, et les présences plus discrètes au plateau offrent un contrepoint intéressant, une étrangeté autre, celle de fantômes désaffectés que la fantaisie d’un tel ou d’une telle vient animer, l’espace de quelques minutes. Sans doute peut-on également lire dans ces figures tantôt marionnettiques, tantôt manipulatrices, certains stéréotypes échus aux femmes dans le Septième art.
Car il s’agit aussi d’une traversée cinématographique, où l’on repère d’ailleurs des références au burlesque muet, à l’expressionnisme, on l’a dit, mais également au glamour vénéneux des années 50. La mise en scène dissémine des clins d’œil – sensualité fatale sur la bande-originale de Basic Instinct, jeu théâtral et vocal maîtrisé sur le doublage des acteurs… La dimension picturale se confirme par un désir d’articuler ce continuum chorégraphique en trois tons scénographiques, soutenus par une valse des costumes très plaisante, qui démultiplie les facettes de ces êtres éphémères. La période rouge vaut comme empreinte lynchienne, et nul ne serait surpris, parmi ces apparitions, de voir surgir le nain de Twin Peaks.
Grâce, bizarrerie et précision technique : Oktobre poursuit sur sa lancée et nous régale.

Manon Ona









Mise en scène : Florent Bergal
Écriture : Eva Ordonez & Florent Bergal
Interprètes : Eva Ordonez, Camille Chatelain, Nata Galkina, Hanna Flemstrom, Max Behrendt, Hugo Georgelin et Thomas Surugue (pianiste)
Ingénierie : Jean-Michel Caillebotte
Constructeur – Régie plateau : Rémi Bernard
Costumes : Cie Oktobre et Elodie Sellier
Création lumière : Cie Oktobre et Hugo Oudin
Régie générale technique : Alrik Reynaud
Aide magie et régie plateau : Louise Bouchicot
Aide Magie : Antoine Terrieux
© Oktobre

Le 19 octobre 2018
Théâtre Sorano - Européenne de Cirques