CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

May B// ThéâtredelaCité (Théâtre Garonne, La Place de la danse)




L’IMPOSSIBLE TAS


publié le 02/12/2018
(ThéâtredelaCité)





Faire court. Tout a déjà été dit, analysé, exprimé, comme de la délicieuse orange, son jus.

Un mot sur l’émotion, simplement. En se rendant au Théâtredelacité, crainte de ressentir le décalage. Et ce fou désir de remonter, en petit rat curieux, les canalisations temporelles jusqu’à l’année-clé, 1981, quand May B laissa ses premières images et Maguy Marin, sa première empreinte. Peur d’éprouver, face à la chose, le sentiment d’arriver après. Car on l’a découverte tardivement, Maguy, en chorégraphe établie, reconnue, toujours fascinante, bien sûr ; toujours clivante. On sait la précision et la puissance, sans cesse renouvelées, que dégagent les corps infléchis par son regard. On sait. Intense trouille, face à cette pièce historique, de manquer de virginité et de ne rien découvrir du tout.

La rencontre a pourtant lieu, qui n’est pas rencontre avec Maguy Marin – celle-ci se vit quand pour la première fois, la chorégraphe enferme votre regard dans sa maîtrise de la répétition, son art du même, l’infime révolution de ses voltes ; et ce, quelle que soit la pièce (Nocturnes en 2012, en l’occurrence, mais peu importe, à chacun sa première fois). Non, c’est une autre rencontre qui a lieu ici, et quel trouble, quel trouble, car on croyait la chose impossible : regarder ces dix fantoches et retrouver Beckett. Trouver Beckett comme seule, jusqu’alors, la lecture de Beckett sembler le permettre. Retrouver Beckett dans l’intimité de notre vécu de Beckett – car c’est viscéral, Beckett, on s’offre à cette écriture comme caisse de résonance ou rien. Voilà le choc, le bouleversement : découvrir en May B un spectacle ami, terriblement familier. Quel remuement.

Faire court, les grains s’ajoutent aux grains. Et donc simplement dire : la si attendrissante impuissance de l’humain. Ses hargnes ridicules, ses mignonnes régressions. Sa joie primale. Danse qui traîne des savates, qui hoquète. Bande d’aphasiques pris de spasmes, ployant sous le poids de l’existence et éructant, sublimes, quelque dérisoire colère en direction des cintres. Burlesque qui dresse le poil.

Interminable May B, merveilleusement interminable – et « Jesus’ Blood Never Failed Me Yet » de nous envelopper dans sa boucle, sans autre fin possible qu’une baisse de volume puis de lumière, car il n’y a pas de terme, seulement une dissolution. Et ça n’en finit pas de résonner, de résonner, de résonner.

Manon Ona









Présenté avec le théâtre Garonne et La Place de la Danse

De Maguy Marin / Compagnie Maguy Marin – Créé le 4 novembre 1981
Avec Ulises Alvarez Kais Chouibi Laura Frigato, Françoise Leick Louise Mariotte Cathy Polo Agnès Potié Rolando Rocha Ennio Sammarco Marcelo Sepulveda
Lumières : Alexandre Beneteaud
Costumes : Louise Marin
Musiques originales : Franz Schubert Gilles de Binche Gavin Bryars

© Hervé Deroo

2 décembre 2018
ThéâtredelaCité (Théâtre Garonne, La Place de la danse)