CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Matrice PFFF// La Cave Po'




FEMEN-OMÉNOLOGIE


publié le 15/03/2020
(La Cave Po')





Après 4 ans de recherches et expérimentations, le Collectif PFFF, composé de cinq jeunes comédiennes, propose Matrice PFFF. Une exposition participative, ludique, performative et concertante à la Cave Po’, dans le cadre du programme Féminins pluriels… Masculin singulier ? Premières expériences en 2018 à MixArt Myrys, au Festitarbes, puis au Pavillon Mazar et aux Abattoirs Musée-FRAC Occitanie Toulouse en 2019 et 2020, la présentation se cherche et s’invente selon la géométrie des lieux. La volonté du collectif est d’ouvrir les portes d’un monde exclusivement féminin. Une matrice enfin au centre du débat, éclairée, d’où jaillit la lumière, comme un souffle de vérité : elle se gonfle et se dégonfle et souffle les préjugés, les images ; elle déconstruit et affiche ses bourreaux, ses freins, mais aussi ses emblèmes. L’espace invite à la déambulation, au partage ludique, à l’approfondissement autant qu’à la découverte et à la confidence. Une sorte de moment organique, intimiste, où on est porté à une rare liberté de prendre et de recevoir, à des niveaux de lecture très variés.

Dis-moi, chéri·e, qu’est-ce que t’en penses ?

L’entrée libre et sans guide crée un petit effet de surprise et casse les repères et les habitudes ; c’est dans le ton. Lorsqu’on s’est accoutumé à l’ambiance (on y est surtout entre filles), mille détails chatoyants et hétéroclites attirent les regards. Objets de décoration « girly« , bibliothèque de références au féminin, tables avec plateaux de jeu (portraits de femmes, quizz sur l’histoire des femmes…) et coloriages-mandalas de vulves, fléchettes avec des cibles aux effigies de quelques #porcs notoires. Par là, marelle de déconditionnement, baby-foot au féminin, installations vidéo et sonores aux voix éminemment politiques, affichages et suspensions (textes fondateurs, photos, slogans, modèles et porte-paroles…), tous, ou presque, les attributs du sexe « faible » sont mis à la question. Par qui la femme est-elle torturée, amoindrie, réduite, effacée, cachée…. ? Quelles images séculaires, expressions figées et malheureuses traduisent la réalité d’un calvaire féminin sans âge ni fondement clair ; juste basé sur la domination masculine et l’affirmation d’une faiblesse congénitale ? À la croisée entre caricatures, fantasmes, réussites, désirs, entraves et libérations, c’est un joyeux fatras de propositions de réflexions, de remises en question par tous les sens et les bouts : montrer, dévoiler, dire — enfin !, exhiber, exprimer et s’approprier sans plus jamais s’en excuser, les mots, les faits, les réalités, les images, le discours et les fantasmes. Plusieurs moments privilégiés dans la semaine d’exposition nourrissent cet espoir de dévoilement : le chœur et les compositions des comédiennes, des lectures, interviews, et d’autres propositions de jeux. La danse théâtralisée d’Adeline Fontaine, La Panthère blanche, intitulée Lido en fut un moment exceptionnel, d’une finesse et d’une grâce rare. La danseuse saisit, dans son art et sa technique, la maladresse et l’innocence mêlée d’une jeune fille, dont le rêve de danseuse se réduit aux plumes et aux codes d’un fantasme masculin. Tout cela alors que l’on sent dans son sexe et son discours une puissance érotique bien plus puissante.

« Nommer, c’est dévoiler. Et dévoiler, c’est agir. »

Cette phrase de Simone de Beauvoir introduit aujourd’hui toutes les réformes gouvernementales récentes pour une volonté de prise de conscience du sexisme ordinaire et notamment au travail ; elle est le maître mot des « kits » gouvernementaux mis à disposition des usagers du monde patriarcal… Outils dérisoires ? Ils soulèvent le déni et l’ignorance, le poids du silence et de l’hypocrisie, tout comme cette exposition avec ses chansons et performances. Les réalités mises au jour sont souvent davantage utilisées et véhiculées par les plus concernées tandis que les hommes crient à l’évidence, à l’enfonçage de portes ouvertes et ne réalisent pas l’importance du débat, les racines du mal ; ils en restent au « triste constat » de la domination, comme si c’était une fatalité à laquelle ils ne pouvaient rien. Il est pourtant clair que les petits faits récoltés et mis en scène ici, partagés de façon pédagogique et burlesque, humoristique et vivante, façonnent le quotidien et sont l’apprentissage de la vie d’une fille, jeune fille et femme. Chacun ensemble sont comme les coins que l’on enfonce dans la pierre pour la modeler et la faire ployer à une image ; même principes que ceux de la compétition sociale ; écœurement, colère et scandale garantis ! Comment réagir par exemple au simple fait que 84% des adolescentes disent ne pas savoir représenter leur propre sexe ? L’appréhension et le parcours de toutes les propositions de réflexion et de phénomènes donnent le vertige : on se dit que chaque mot est un travail à faire, un programme de thèse, une idée de maison d’édition, la naissance d’un mouvement, d’un art, d’un concept… C’est un immense travail de collecte de matériaux et des imaginaires en gésine offerts par le collectif ; un fourmillement de suggestions pour l’action. Presque une forme d’apprentissage accéléré de la parole et de la réflexion libre, le souhait de voir des discours relayés, des livres et des histoires partagés, comme une autorisation. Mieux encore ! Un devoir de répercussion et d’échos que chacune doit prendre à sa charge.

Suzanne Beaujour









Matrice PFFF, Installation performative en circulation libre
Créée par le collectif PFFF composé de cinq comédiennes : Charlotte Castellat, Louise Tardif, Mélanie Rochis, Nadège Rossato et Fanny Violeau.

3 au 7 mars 2020
La Cave Po'