CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Marius// Théâtre du Pavé




MARIÉ AVEC LA MER


publié le 02/10/2020
(Théâtre du Pavé)





Soucieuse depuis sa constitution en 1993 de rendre les grands auteurs accessibles à tous, et après un grinçant Ionesco, la compagnie Les Vagabonds joue pour la première fois un texte de Marcel Pagnol avec Marius. Ainsi s’ouvre la saison 2020/2021 du théâtre du Pavé avec cette pièce écrite pour le théâtre, mais largement popularisée par les films d’Alexander Korda.

L’appel du large

Le rideau s’ouvre sur un décor de bar, simple mais soigné : chaises en bois, banquette en cuir noir sur laquelle repose une silhouette, affiches BYRRH, comptoir derrière lequel s’affaire Marius avec son torchon… Une sirène de bateau retentit. Pieds nus, tee-shirt et bermuda effilochés, bonnet noir enfoncé jusqu’aux oreilles, le fada Piquoiseau observe avec sa longue vue. Marius offre un café en cachette à Fanny, la jolie marchande de coquillages qui en pince pour lui sans qu’il semble y prendre garde. Dès que César s’éveille de sa sieste, il reproche à son fils de « boire le magasin » pendant qu’il dort. Derrière le courroux du patron de bar du port de Marseille perce l’affection du père veuf. César montre « une dixième fois » comment verser un picon-citron-curaçao en versant un tiers de chaque et en rajoutant « un GRAND tiers d’eau ». Quand Marius lui fait observer que « ça fait quatre tiers », tandis que « dans un verre, il n’y a que trois tiers », son père rétorque avec autorité que « ça dépend de la grosseur des tiers! ». Rires assurés dans la salle, que l’on connaisse par cœur ou que l’on découvre cette célèbre scène d’exposition, respectée à la lettre.
La mise en scène est donc fidèle au texte, qui résonne étonnamment avec l’actualité  en ces temps d’épidémie et de peur des rapprochements, sans parler d’engagement. Marius se dit « neurasthénique ». D’abord incrédule puis soupçonneux, son père lui demande : « Et où tu l’aurais attrapé? ». Dans le troisième acte, César se presse pour se rendre à « la réunion du Syndicat des débitants de boissons ». Interrogé sur cette obligation, il répond : « Ça, je ne saurais pas vous le dire. Mais enfin, tous les ans, nous protestons, et il faut absolument que j’y sois, et que je proteste ». Cette scène, omise dans la célèbre adaptation cinématographique sortie en 1931, en dit long sur le climat revendicatif des années 30 dans le sud de la France et fait écho à la protestation récente des patrons de bars à Marseille suite aux fermetures liées à l’épidémie de Covid.
Mais le vrai sujet de la pièce en quatre actes de Pagnol est l’envie d’ailleurs, qui prend la forme de l’appel du large pour Marius, dont le rêve est de devenir marin. « Je ne peux pas passer ma vie à compter les tiers du curaçao-citron et à rincer les verres », soupire-t-il, « Je suis déjà de l’autre côté ». Rendu jaloux par le vieux et riche marchand Panisse qui demande la main de Fanny, Marius se défend dans un premier temps d’avoir des sentiments pour elle : « Moi aussi j’aurais pu t’aimer. Mais je n’ai pas voulu, car je ne peux pas me marier ». La jeune fille se donne alors  à lui charnellement dans l’espoir de le faire renoncer à embarquer comme matelot. Mais Marius déclare : « Il me faut plus de courage pour rester que pour partir ». Devant la détermination et la souffrance de son amant, Fanny finit par l’aider à fuir faisant mine de croire que « chacun s’en va avec ce qu’il aime ».

Jeu d’acteurs et de cartes

Outre la scénographie soignée, le spectacle est servi par la performance des sept acteurs. Le rôle central de César est tenu avec tellement de force par Alain Dumas qu’il éclipse presque le Marius joué par Adrien Boisset. Un choix de casting et de jeu qui fait parfaitement coller le jeune homme à l’image qu’en a son père : « La vérité est que tu es mou et paresseux ». Mais le « rêvasseur », comme le surnomme César avec affection, cache bien son jeu, sortant pour traîner sur les quais ou rejoindre en secret sa belle à la tombée de la nuit. Cette transformation et ce tiraillement en font une sorte de Zorro provençal, face auquel le Capitaine Escartefigue interprété par Padrig Mahé prend des airs de sergent Garcia, avec sa bedaine et sa réputation comique de cocu. Un thème du double jeu également illustré par la transformation saisissante de Denis Rey, qui joue à la fois le marginal Piquoiseau bondissant d’une scène à l’autre et le statique – voire coincé – M. Brun, raie sagement tracée sur le crâne et mains craintivement agrippées à son chapeau de Lyonnais. Pour bien des spectateurs, le tour de passe-passe ne se découvrira qu’au moment des saluts… Quant à la jeune Lucie Roth en Fanny, elle ravit et émeut l’auditoire en faisant la ravissante sans jamais minauder : elle perd sa vertu, mais pas sa dignité. Par ailleurs, l’accent marseillais se révèle particulièrement sincère et prononcé chez Christine Bouche en Honorine (la mère de Fanny) débitant des « escagasseries » ; et le personnage de Panisse joué par Francis Azéma adopte un ton juste du début à la fin, glissant du rôle du séducteur à celui de protecteur de Fanny.
Le pari n’était pas évident, de faire passer aujourd’hui sur scène ces répliques et mimiques si puissamment immortalisées en gros plans. Pourtant, la compagnie toulousaine relève le défi avec brio. Par exemple, lors de la célèbre partie de manille où César répète de plus en plus fort à Escartefigue, son partenaire inattentif et bêta, le fameux « tu me fends le cœur » avec moult gesticulations : son bras fendant l’air depuis le cœur qui rend la tricherie encore plus explicite, provoque la colère et le départ de Panisse, mais aussi les rires d’un public conquis. Justice est ainsi rendue au caractère de ces attachants personnages populaires, dont on déguste les répliques avec gourmandise. Un moyen efficace de rendre accessible et éternellement jeune le texte de Pagnol.

Caroline Lamorthe









Cie Les Vagabonds

Mise en scène : Francis Azéma
Avec Alain Dumas, Adrien Boisset, Lucie Roth, Denis Rey, Francis Azméa, Padrig Mahé, Christine Bouche
Scénographie : Claire Péré

29 septembre au 11 octobre 2020
Théâtre du Pavé