CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Marie Tudor// Théâtre des Mazades




QUELQUE CHOSE DE POURRI DANS LE ROYAUME DE MARY


publié le 27/01/2019
(Théâtre Jules Julien)





Ah, la maison Tudor… ! Que d’encre, que d’images, que de délires américains célébrant les conquêtes d’Henri VIII, la valse des amours, des têtes, des couronnes et des cultes… Dans les années 1820-1830, le jeune Victor Hugo découvre Shakespeare et trouve en lui un modèle anticlassique. Après l’injouable Cromwell, le dramaturge revient vers l’Angleterre et son affolant XVIe siècle ; difficile de ne pas céder à ce feuilleté de passions meurtrières. Et puis, mieux vaut toucher aux rois des autres. Bloody Mary a tout de même plus de chic que Louis-Philippe, non ?
Le futur héraut de la République invente ici le dilemme d’une reine, face à un peuple nourri de préjugés et gourmand en décapitations. Après Caligula, Clémence Labatut s’intéresse toujours au venin de la tyrannie ; mais dans cette histoire d’amour et de politique, il ne goutte pas seulement aux crocs d’une figure royale tourmentée.

Ville infâme ! Ville maudite ! Ville monstrueuse, qui trempe sa robe de fête dans le sang et qui tient la torche au bourreau

La pièce est rarement montée. Pourtant, tout drame romantique pesé, Marie Tudor mérite mieux que cet oubli. Son enchaînement en prose, assez enlevé, évite au poète de nous perdre dans les bavardes tirades qu’on lui connaît ailleurs. La fable en est succincte, ce qui n’était pas gagné, vu le bonhomme derrière la plume et la matière historique à disposition. Une reine amoureuse, un amant détestable et détesté, osant une infidélité. Dans l’ombre, l’entremetteur d’un roi, qui veille au grain. Et entre leurs pattes, deux humbles, deux innocents. Les ingrédients du drame romantique sont là, en version vive et courte (oui oui, courte) ; le rythme et la clarté de la pièce la rendent accessible à de jeunes spectateurs. Et puis, il y a Marie. En matière d’hybris au féminin la place est déjà prise (difficile de faire mieux que l’infanticide Médée) mais la pièce a pour mérite de se choisir une héroïne, retorse comme on les aime – s’il y a bien une leçon shakespearienne que les Romantiques ont retenue, c’est que les personnages les plus piquants sont encore les plus vilains. Allez, on pardonne même au père Hugo ses fatigantes généralités sur les femmes.

Un exercice d’équilibristes

Face au drame romantique, c’est toute la difficulté. L’écart de tons est non seulement assumé, mais cultivé. Hugo a prévenu : il s’agit de fondre « sous un même souffle le grotesque et le sublime, le terrible et le bouffon, la tragédie et la comédie. » Pas commode, car à trop engager le public vers le rire, certaines mises en scène ne parviennent pas à faire résonner le tragique et son escorte pathétique sans prêter à sourire, et souvent le ridicule prend le pas sur l’émotion. Sur ce point critique, Clémence Labatut ne s’égare pas. Alors même que des personnages fanfaronnent et font réagir la salle – pas mal du tout, ce Fabiani follet campé par Simon le Floc’h, y compris dans son accès de rage final – l’environnement sonore maintient une forme de pression et la présence d’une éminence grise en arrière-plan rappelle le peu de liberté dont jouissent les personnages. Le ton bouffon s’active mais l’inquiétude demeure. Et c’est là que le précieux choix de Laura Clauzel sert le premier rôle et la pièce ; une vraie mante religieuse, elle vous amène un de ces grains !
La compagnie Ah ! le destin se trouve finalement très à l’aise dans un entredeux qui n’a pas l’évidence que l’on croit. L’ensemble monte en puissance sans devenir prétentieux et ça, ça… Par les temps qui courent, c’est beaucoup. Inventive, joliment scénographiée (le trône et ses paliers, en particulier), la mise en scène ne se perd pas dans des trouvailles cosmétiques ni tape-à-l’œil. Les costumes actualisent l’ensemble, et c’est un Fabiano sacrément chaussé qui fait des ronds de jambes devant sa souveraine maîtresse – une Marie Tudor très glamour, très Glenn Close. Au milieu, des blousons, un bonnet… bon. Soit. Un clin d’œil historique étant le bienvenu, le costume de Victor Ginicis rappelle la sombre austérité du catholique Simon Renard. On est moins convaincu par l’allure choisie pour le binôme des innocents, celui de Jane Talbot en particulier. Ce n’est déjà pas un rôle facile – un des moins nuancés, côté écriture, ses accents pathétiques ne bénéficient pas des accès de colère ou de malice très vivifiants chez les autres personnages, et d’ailleurs on le sent, Eugénie Soulard semble encore y chercher des aspérités. Ça viendra.
La montée vers le tragique a bel et bien lieu, en un final serré, qui ne tente pas le piège du souffle historique. Une franche intervention de Clémence Labatut sur la dernière ligne droite confirme une trajectoire en pointe, une pointe effilée, que la pièce n’avait pas. C’est coquin, et bien vu. L’ensemble passe comme une flèche.

Manon Ona









Adaptation et mise en scène Clémence Labatut
avec : Yacine Aït Benhassi, Sara Charrier, Laura Clauzel, Victor Ginicis, Simon Le Floc’h, Eugénie Soulard, Sébastien Ventura
Création lumière : Christophe Barrière
Création sonore : Cédric Soubiron, François Rivère
Création musicale Simon : Le Floc’h
Assistant à la mise en scène : Victor Ginicis
Costumes : Jules Nassar
Construction : Jean Castellat

27 janvier 2019
Théâtre des Mazades