CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Man on the Spoon// Espace Bonnefoy




UN GRAIN DANS LA CUILLÈRE


publié le 18/10/2014
(Théâtre du Grand Rond)





Nom d’une planche…! (cri de terreur mal contenu). « Il » revient ! avec Man On The Spoon, dernière création du Bestiaire à Pampilles. Le fauve est lâché… Aussi vrai que l’ancien président russe Boris Eltsine s’adonnait à ses heures perdues aux plaisirs coupables des cuillères frappées (véridique), l’engouement pour cet objet en acier inoxydable 18/10 vous gagnera.

Suisse

L’heure est grave. Un homme seul est en tête à tête avec le diable. Ils discutent avenir. L’homme, un peu perdu, se demande quel service pourrait lui rendre ce Méphistophélès aux yeux exorbités. Devant ses hésitations, le Diable propose un sardonique « Montre ce que tu sais faire ; après, nous ferons… un bilan de compétences ». Car, petit détail, le diable est suisse, et c’est une chaussette rouge. Peu sûr de lui, Alexandre Bordier s’en va chercher les dispositifs qui pourront montrer toute l’étendue de ses talents. Un fatras de cuillères (mais au milieu, une fourchette !), des instruments de musique, des montagnes en carton… Pendant l’installation maladroite de tout son matériel, il raconte – tout aussi maladroitement – l’histoire de ce bel instrument idiophone qu’est la cuillère, et en profite pour digresser sur son pays natal, la Suisse. Ses montagnes, ses vaches qui font meuh, sa raclette… « On se tape sur les Suisses », mais ce n’est pas forcément du goût du diable – pourtant déjanté, qui reste peu convaincu des aptitudes du sieur Bordier. Alors ce dernier redouble d’efforts, mais contrôle mal ses idées qui partent par monts et par vaux. Man On The Spoon donne donc lieu à des télescopages absurdes, tel que du théâtre baroque du XVIIe siècle mâtiné d’André Malraux (« Entre ici, Jean Moulin… »), ou des réflexions sur l’acteur et son art (l’athlète affectif d’Antonin Artaud).
Pendant ce qui sera appelé « le ventre-mou du spectacle », Alexandre Bordier ne reculera devant rien, pas même une pause raclette réalisée avec un appareil ultra-sophistiqué, bocal à cornichon, pommes de terre, et petit canon de blanc compris. Il faut bien penser au kit de survie en cas de coup de fatigue… Un joyeux chaos s’empare progressivement du plateau jonché de cuillères, les éructations et les errances comiques du comédien le conduisent à évoquer les difficultés de Pôle Emploi, les alpages suisses, les monstres masqués du Valaisan, la musique du groupe les Young Gods. Bref, la culture helvète est à l’honneur, chant tyrolien en sus pour parfaire la carte postale. Le bonhomme pourrait trouver le sujet le plus sérieux du monde, ses bafouilles le changeraient irrémédiablement en une explication clownesque sans queue ni tête. « Je pense, donc je suisse ». Il y a de quoi se savonner la planche. A court d’arguments ? Qu’à cela ne tienne. « Au point où on en est, la réussite de la soirée, on en a plus rien à f… », clamera le comédien, avant de s’élancer quelques minutes plus tard dans le hall du Grand Rond affublé d’un accoutrement de sorcier. La contagion gagnera également le public, cuillères aux poings, participant aux pitreries musicales de bon coeur.
Voilà donc ce qui se cache derrière le prétexte de Man On The Spoon (joli acronyme du mot MOTS) : toute la folie improbable qui a fait la réputation décalée du Bestiaire à Pampilles. Quant au diable rouge, nul ne sait quel pacte secret aura été conclu après le bilan de compétences…

Frappé

Ce solo pourrait être le prolongement du spectacle Créatures créé en 2012 par la compagnie. Certaines situations de Man On The Spoon étaient d’ailleurs déjà présentes dans la création précédente : dans la peau de Max-Paul, sorte de dandy dyslexique et loufoque, Alexandre Bordier jouait déjà de la cuillère en concerto perturbé de calembredaines. Dans cette « fantaisie helvétique » en solitaire, le maquillage clownesque se fait plus discret, la frontière comédien/personnage est plus floue. L’impression de naturel maladroit n’en est que plus troublante, tant il assume tout. La vraie-fausse illusion de ventriloquie, le ridicule, l’absurde, le non-sens, l’autodérision, le vide, le refus du cadre ; jouant constamment sur la tension d’un fil à la limite de se rompre, en équilibre perpétuel entre l’élan et la chute. Jusqu’à se demander « mais que fait-il ?? », « jusqu’où va-t-il aller ? », « quel est le sens ? le rapport ? », jusqu’à se dire à soi-même : c’est du grand n’importe quoi. Le fil de la narration ne tient plus au bout du premier quart du spectacle. Et pourquoi pas d’ailleurs ? L’illusion du hasard, de l’imprévu, crée un sentiment grisant de liberté qui fouette les zygomatiques. Cette propension à l’instabilité burlesque serait comme réunir en un seul corps Pierre Richard, Tex Avery et Iggy Pop (la pudeur suisse empêchant de se retrouver en string léopard sur scène, Jango Edwards est exclu de cette liste).
Etre seul sur scène, sans partenaire sur lequel s’appuyer ou réagir, demande beaucoup d’à propos et d’interactivité avec le public. Il ne s’agit pas de stand-up, le spectacle demeure dans la veine cabaret clownesque à tiroirs dont est capable le Bestiaire à Pampilles. La mise en scène débridée de Sigrid Perdulas repose beaucoup sur l’énergie débordante d’Alexandre Bordier, véritable diablotin monté sur ressort. Quand des physiciens comme Ilya Prigogine étudient la théorie du chaos et les mystères de l’univers, Man On The Spoon serait comme passer aux travaux pratiques : enfermer un élément instable dans une boite noire, agiter longuement, observer les réactions en chaine, et ramasser le tout… à la petite cuillère.

Marc Vionnet









De et avec : Alexandre Bordier
Mise en scène : Sigrid Perdulas
Décor : Alex Baladi

© Marc Vionnet – Le Clou dans la planche

6 novembre 2020
Espace Bonnefoy