CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Mal vu, mal dit// Théâtre national de Toulouse




DES MOTS PERÇUS


publié le 08/04/2018
(Théâtre national de Toulouse)





Pour appréhender l’écriture dense de ce texte en prose de Beckett, Nathalie Nauzes et Nathalie Andrès installent le public dans une éclipse de temps et de lumière, à mi-chemin entre l’exercice de perception et le songe. Elles l’ont avant tout mis en voix, afin que les mots apparaissent dans toute leur puissance comme des faits, leur conférant une force d’événements sensibles : s’ils donnent corps et forme à des scènes, dans une telle configuration c’est surtout leur origine, leur avènement, le lieu d’où ils parlent qui nous interroge. Certes, une silhouette les habite, elle semble s’incarner et se dire. Une femme murmure d’abord, parle et arpente l’espace ; elle décrit et partage, mais elle n’existe que dans ces mots qui hésitent, se reprennent et s’immobilisent. Puis, elle s’éclipse, disparaît. Lorsqu’elle revient, elle est aussi bien revenue que revenante. Peut-être n’est-elle que perception, visuelle ou auditive, qui sait ? Alors, quelqu’un la ramène à la vie ; dans un mouvement lent, il la cherche avec ces mêmes mots qui le hantent et le forcent à dire, qui vont et viennent et nous mettent dans un travail de création ou de recréation, de vide où l’on scrute avec lui, l’œil aux aguets ou tout aussi bien fermé, mais ouvert à l’intérieur.

« Comme si elle avait le malheur d’être encore en vie »

Dans un tableau minéral, lunaire, un paysage de landes vertes éclairé seulement par le blanc des pierres sous le halo de la lune, ou encore dans une pièce fermée de rideaux, sur une chaise, auprès d’une fenêtre, « elle » existe ou n’est plus, selon les angles de vue, « elle » croise des présences animales ou bibliques, « elle » divague entre deux mondes, « elle » est visible ou fantomatique, selon qu’« elle » persiste à être ou est perçue comme inexistante, sans mouvement, comme une icône. « Elle » oscille entre l’ombre et le souvenir : c’est peut-être la même chose. Sur le plateau, le travail de la lumière guide ses pas et notre regard : un point de lumière apparaît et s’agrandit qui dessine un rectangle blanc creusé d’un cadre noir, une pierre tombale qu’« elle » visite lors de ses échappées nocturnes.
Le temps de l’apparition ou le cours des événements n’est pas chronologique, il est cyclique. Les mêmes mots, scènes ou visions se répètent, elles sont reprises, revues, revisitées, modifiées : elles prennent le plateau dans un présent intemporel où elles se superposent. Les mots et leur écho créent un monde, un catalogue d’images, réveillent notre imagination. Entre le public et le clair-obscur du plateau se produit ce qu’il y a ici de théâtral : il se passe quelque chose, une expérience sensible. Il faut tendre vers une perception car rien n’est donné ou tout est déjà perdu, il faut faire exister et accepter simplement les mots. Il y a infiniment de tendresse dans cette parole offerte. Dans le noir, l’articulation intime de chaque mot nous recueille, nous concentre dans une forme de paix faite d’objets et d’images qui deviennent familiers et rassurants. Mais il y a aussi un conflit entre ce qui se donne à voir et ce qui reste insaisissable, « mal vu », qui reste habité d’une part d’angoisse, d’une présence sourde qui demande à être, qui se rappelle à nous et qui nous endeuille en même temps de sa perte. C’est un faux calme, porteur d’une exaspération désespérée de mal comprendre, de mal voir qui peut nous emporter : le bonheur n’est pas de ce monde et l’échec de l’expérience humaine certain, sauf à le partager, l’écrire, l’appréhender dans cette qualité de tension.
Mal vu, mal dit est un peu le négatif des pièces de Beckett où l’on est spectateur d’une situation que provoque la folie des personnages : ici, au lieu de voir une personne subir les mauvais tours de notre condition, on vit ses perceptions de l’intérieur. Tout le monde est-il prêt à partager cette expérience ?

Suzanne Beaujour









Texte de Samuel Beckett
Direction : Nathalie Andrès, Nathalie Nauzes
Avec Nathalie Nauzes
Lumières : Michel Le Borgne

photo DR

8 avril 2018
Théâtre national de Toulouse