CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

*Magh// RING - Scène périphérique




SERVITUDES (IN)VOLONTAIRES


publié le 04/10/2020
(RING - Scène périphérique)





Une rencontre du troisième type sur le plateau du RING – Scène périphérique ? Avec *MAGH, spectacle en sortie de résidence de la compagnie K. Danse, point d’extra-terrestres dans le quartier des Sept Deniers, mais plutôt un tête-à-tête entre danse et robotique autonome. Le projet prévoit de se décliner en deux saisons, deux versants d’une réflexion autour de l’Intelligence Artificielle : la première (*MAGH) voit le développement d’une dystopie, quand la seconde (à venir) exposera une eutopie, l’étude d’un monde du bien et du bon. Dans cette première « forme exploratoire », le roboticien Thomas Peyruse collabore avec le metteur en scène et chorégraphe Jean-Marc Matos.

Robotique autonome

Le seul mouvement fait-il d’un objet une créature vivante ? N’en déplaise à l’art des marionnettes, il en faut bien évidemment davantage pour donner l’illusion parfaite d’une vie qui ne soit ni humaine, ni animale, ni végétale. Ce « davantage » se rencontre pourtant à la faveur des nouvelles technologies et des fameux algorithmes informatiques. S’appuyant au fil de ses collaborations et créations sur un riche éventail d’outils numériques, la compagnie K. Danse explore le lien entre corps et technologie. Ainsi Jean-Marc Matos crée des rencontres entre technologie du virtuel (ou du réel) et la matière organique. Le spectacle *MAGH se fait directement le prolongement de cette thématique.
Une étrange coque souple occupe le centre de l’espace, suspendue par des câbles verticaux qui semblent donner vie à l’objet. Cette créature est composée d’une sorte drap de métal constellé d’écailles triangulaires, dont l’ensemble réagit aux mouvements extérieurs. À la périphérie du plateau, trois silhouettes féminines se tiennent dans la pénombre, et viennent tour à tour à la rencontre du robot. Quels seront les comportements de chacun·e face à l’autre ? Faudra-t-il s’apprivoiser, se dominer, ou prendre soin de ce corps étranger ? Une bande-son mélangeant nappes de synthés et voix organiques immerge le public dans une atmosphère ambivalente, à la fois chaleureuse et inquiétante. Cette surface robotique semble planer au-dessus du sol, paraît douée d’une volonté propre lorsqu’il s’agit de dialoguer physiquement avec les danseuses. Il serait question de construire un alphabet commun pour jauger si une cohabitation est possible entre la chair et le métal. La chorégraphie joue sur la notion d’asservissement, et pose l’interrogation du « qui contrôle qui ». Qui contraint le corps de l’autre ? Qui le menace ou le caresse en jouant sur le contact physique et la distance ? « Make me immortal » chante une voix évanescente et mécanique au milieu de basses électro. Les atmosphères changent, la surface – qui s’était presque rabaissée à nouer un lien (qu’il soit de dominant ou de dominé) – déploie soudain une présence magnétique et sacrée. Un totem du futur, aussi froid et calculateur qu’un drone, doté d’une supériorité de taille par rapport à l’être humain : l’immortalité ? En trio ou en solo, les interprètes développent chacune un langage corporel qui leur est propre. Les gestes énergiques et saccadés de l’une contrastent avec la danse teintée de langue des signes de l’autre. Mais leurs mouvements individuels se mettent parfois en phase pour converser avec la machine. Certains tableaux jouent d’ailleurs avec l’image des trois grâces, déesses de la mythologie grecque représentant beauté, charme et créativité. Il fallait peut-être prendre cette stature de déesse, dépasser cette condition simplement humaine et faillible pour faire armes égales ?

Confrontations

L’originalité de *MAGH tient d’abord à la corporéité de cette étrange robot. Plutôt que de jouer sur un aspect androïde ou animaloïde, la mise en scène propose un visage moins convenu sous la forme d’une surface plane animée par des treuils numériques. Ce choix judicieux permet de prendre le contre-pied d’un folklore cinématographique intimement lié à la ressemblance robot / humain. Les capteurs peuvent parler d’eux-mêmes, et le spectacle s’intéresser à la complexe question de l’incarnation artificielle. Le premier volet de ce diptyque évoque une dystopie ; la perception liée à cette machine est donc volontairement sombre et pessimiste (sensation renforcée par les très belles lumières de Fabien Leprieult). Des notions telles que le contrôle ou la supériorité affleurent… De ce point de vue, l’Intelligence Artificielle a de quoi être menaçante. Et pourtant, il y a quelque chose d’attirant dans cette rencontre danse et robotique. Un charme vénéneux, une fascination pernicieuse pour cette forme de mouvement si différente d’une gestuelle humaine. Cette confrontation est d’une très belle poésie. Seul regret pour l’heure, le potentiel de jeu immense de cette coque robotique qui perd un peu d’intensité au fur et à mesure du spectacle : le déploiement de la chorégraphie des danseuses se fait au détriment du lien humain / robot développé au début de la proposition. Le pouvoir évocateur de ce lien gagnerait à être encore développé, tant le jeu de contrastes est saisissant.
Grâce à un socle solide, cette sortie de résidence augure une création originale autant sur la forme que sur le fond. Au sein de ce bouillonnement de mouvements, de sons, et d’interactions, reste comme des marbrures au fond des paupières fermées : dans un moment de silence, le bruit glaçant des treuils numériques animant ce robot venu d’ailleurs.

Marc Vionnet









45 min

Conception, chorégraphie : Jean-Marc Matos
Aide à la conception : Anne Holst
Danseuses interprètes : Ambre Cazier, Lisa Biscaro Balle, Marianne Masson
Marionnettiste numérique : Claire Madern
Roboticien : Thomas Peyruse
Plasticienne (Machine Vivante) : Manon Schnetzler
Création lumières : Fabien Leprieult

© Marc Vionnet / Le Clou dans la Planche

Les 2 et 3 Octobre 2020
RING - Scène périphérique