CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Mad in Finland// La Grainerie




IT'S A MAD WORLD...


publié le 12/12/2018
(La Grainerie)





Tervetuola Suomen !* A la Grainerie jusqu’à fin décembre, l’accueil se fait en finnois et sur le toit d’une caravane. Sept circassiennes jouent avec les clichés sur leur pays natal, entre humour décalé et punk attitude. La Finlande, ce pays où l’on recense 2,2 millions de saunas pour 5,5 millions d’habitants, s’invite donc à Toulouse. Peut-on, doit-on, goûter sur place le Salmiakkikossu, une spécialité de vodka à la réglisse salée ? Oui, assurément !

Givrées

A moins d’y avoir voyagé ou d’avoir un lien particulier avec ce pays, que connaît-on de la Finlande, en somme ? Premier pays en Europe où les femmes ont eu le droit de vote, une nuit interminable qui dure 6 mois, 75 % des terres recouvertes de forêt… Passé ces considérations dignes d’un guide touristique, les collectifs MAD et Galapiat Cirque tracent sous chapiteau les contours d’une Finlande imaginaire, dévoilée par une troupe exclusivement féminine. Par une succession de saynètes douces-amères, Mad in Finland dépeint le quotidien déformé de ces sept habitantes. Le climat rude, les bourrasques de vent glacial, les intérieurs chauds et cosy où l’on se défait de ses multiples épaisseurs, l’alcool pour se réchauffer et oublier la neige. Les sports d’hiver sont l’occasion de se réunir, de clamer ses encouragements bien haut à l’équipe nationale qui participe aux Jeux olympiques. Course à pied, saut à ski, hockey sur glace, gymnastique au trapèze… tout ceci avec un téléphone mobile qui n’est jamais loin (Nokia est une marque finlandaise). Les commentatrices glosent avec sérieux sur les performances des athlètes finnoises, qui participent également – et le plus sérieusement du monde – à des compétitions de couper de bûches à la hache, de lancer de chaussures, ou de base-ball où la balle n’est autre qu’un… téléphone.
Du mouvement pour se réchauffer, donc, des performances artistiques et sportives souvent accompagnées de musique, que ce soit avec Apocalyptica en bande son ou des morceaux joués live, qui oscilleraient entre l’énergie des Pussy Riot, et le mystérieux chaud/froid d’une Björk en goguette. Musique encore, avec cette reprise de « Ne me quitte pas » en finnois pour animer un bal traditionnel. Les conventions sont ce qu’elles sont : les hommes invitent d’abord les femmes à danser, puis il est l’heure de « Naistenhaku », les rôles changent à la chanson suivante. Par ses grandes différences avec le français, le finnois – non traduit dans ce spectacle – pourrait sembler faire barrière à la compréhension des premières scènes d’ouverture. L’oreille transforme la langue en une sorte de grommelot qui, accompagné des gestes adéquats, traduit pourtant les intentions principales. Le français et l’anglais ont aussi leur place durant le reste de la représentation, donnant à l’ensemble un air très accessible. Pour le reste, les numéros font la part belle aux éléments très répandus en cirque contemporain : fil, antipodisme (jonglage avec les pieds), tissu aérien, rola-bola (planche en équilibre sur un cylindre), main à main…

Menoks Kippis

Bien que les numéros ne soient pas révolutionnaires, Mad in Finland trouve son originalité dans un ton résolument décalé et tire profit d’une différence culturelle évidente avec l’hexagone. Le spectacle démarre sagement, flirte avec des thématiques que le plus jeune public ne peut pas saisir (alcoolisme, suicide…), au point de se demander les premières minutes s’il s’agit bien d’un divertissement « à partir de 5 ans ». Survient l’étrange idée pour ces circassiennes finlandaises de pratiquer le ski – avec une loooongue paire de skis –, et l’on assiste à un emballement progressif des saynètes. Diversité du rire, des acrobaties, des images, avec une énergie et une sensibilité dont le curseur irait de l’anarchie punk sans complexe, à des moments de grâce et de poésie très subtils. Beauté sombre et cristalline d’un numéro au tissu, plaisir collectif et bon enfant de manipuler haches et bûches comme d’autres plantent des clous. La troupe se moque joyeusement des stéréotypes sur leur pays natal, et sur les femmes en général. Certaines fanfaronnades et autres clins d’œil mettent en évidence un féminisme à la fois ludique et irrésistible.
La personnalité de chacune des circassiennes procure à ce Mad in Finland une palette variée d’énergies, de styles d’acrobatie, dont l’angle d’attaque n’est pas un cirque de prouesses techniques inédites, mais un cirque de caractère, à plusieurs niveaux de lecture. Le jeu de mot contenu dans le titre du spectacle résume finalement assez bien cette folie douce venue du froid. Un grain de folie, un grain d’anarchie, un grain de sel pour briser la glace, et le tour (de piste) est joué. Les lardons et leurs adultes de parents y trouveront de quoi se réchauffer les zygomatiques. Tervetuola Suomen !* on vous dit…

Marc Vionnet









* : Bienvenue en Finlande !
1h15
A partir de 5 ans

Avec :
Elice Abonce Muhonen (trapèze ballant, basse électrique, batterie, chant)
Mirja Jauhiainen (trapèze, violoncelle, basse électrique, chant)
Sanna Kopra (trapèze, bruitage, chant)
Stina Kopra (main à main, rola-bola, batterie, chant) ou Katerina Repponen (antipodisme, basse électrique, chant)
Heini Koskinen (tissus, violon, chant) ou Viivi Roiha (corde lisse, chant)
Sanja Kosonen ou Ulla Tikka (fil, guitare, chant)
Lotta Paavilainen (main à main, rola-bola, mélodica, chant) ou Jenni Kallo (clown, batterie, chant)
Oreille extérieure : Remy Sciuto
Régie générale et accessoires : Luc Mainaud
Création et régie lumière : Gautier Gravelle
Sonorisation : Mathias Lejosne

© DR

12 décembre 2018
La Grainerie