CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Macbeth / Hors-champ// Théâtre du Grand Rond




LA TENTATION D'UBU


publié le 26/03/2019
(Théâtre du Grand rond)





Sauf à leur préférer un théâtre momifié, sur le papier, les projets d’appropriation séduisent toujours. C’est l’éternel amour vache des artistes et des spectateurs envers le patrimoine : on aime à le redécouvrir, quitte à en perdre une part. Quitte à tout perdre. Modifier une pièce sans la trahir, ou la trahir avec panache, rien de plus excitant – on imagine sans peine l’enthousiasme de la compagnie Anne ma sœur Anne face à cette œuvre monstrueuse, la tendresse et l’impertinence qu’il faut pour ainsi l’écorcer, raboter l’aubier en vue d’atteindre le duramen : l’affreux et réjouissant couple Macbeth.
Initié par Anne Bourgès, ce travail sur la pièce aboutit à une réécriture intitulée Macbeth / Hors-champ où l’ampleur épique et historique de Shakespeare, ce hors-champ qu’un dispositif sonore aurait pu faire vivre comme un environnement pesant sur le trio d’acteurs, n’est pas travaillé comme tel, mais tout bonnement évincé ; ce qui n’est pas ici la moindre des curiosités.

Une affaire de choix

Le travail sur le texte est conséquent. Des coupes bien sûr, mais également des contractions, des transferts de paroles d’un personnage à l’autre, des réécritures de passages où d’autres voix s’expriment que celle de Shakespeare. On perçoit le travail abattu, nul doute, et le verdict chiffonne d’autant plus : sur scène, ça ne marche pas. La distribution pléthorique a été élaguée, reste une poignée de rôles. Le régicide, sa Lady, et quelques figures fugitivement incarnées par Emilie Perrin, qui fusionne également les trois sorcières. Sans doute le problème commence-t-il là, dans ce demi-choix, qui ne referme pas radicalement la réécriture autour du couple. La création stationne entre des partis pris, suivant des pistes artistiques trop diverses pour être lissées. Prenons un ingrédient parmi tant d’autres : il y a du Jarry dans ce spectacle, une touche Ubu roi vivifiante, mais qui n’aboutit pas à un dézingage en règle comme dans la parodie de 1896. Car le trio d’acteur a aussi voulu jouer la pièce, la tragédie, et ces deux envies empiètent l’une sur l’autre ; on n’entre jamais vraiment dans le sérieux de la chose. Et s’il est une réussite ici, c’est bien l’infantilisation de ce MacUbu campé par Romain Blanchard, au contact d’une sévère Anne Bourgès… Peut-être aurait-il fallu se concentrer sur cette relecture.
Un désir de modernité se ressent que la création n’assume pas entièrement, à l’image des costumes, qui préservent la fable au lieu de nous en extraire – la couronne de Macbeth exceptée, très Ubu, justement. L’esthétique d’ensemble est à l’avenant, dans un entredeux. Ni un plateau nu, ni une scénographie qui envelopperait toute la scène : une structure métallique s’impose au regard comme un module assez lourd, qui n’offre pas le jeu enlevé des agrès de cirque. Pourquoi s’embarrasser ainsi ? Le plateau se ressent comme étroit, bien plus qu’il ne l’est en réalité, ou qu’il ne pourrait l’être si la création lumières trichait ses dimensions.
Ce qui échoue ici, ce n’est pas le talent, ce ne sont pas les idées (si on les prenait isolément), c’est le ni-ni. Ni tout à fait burlesque – même si Romain Blanchard excelle dans ses séquences cartoon –, ni tout à fait poétique – même si Emilie Perrin régale par sa malice poétique –, jamais vraiment vertigineux – même si Anne Bourgès, assise sur le trône face à d’invisibles convives, parvient soudain à toucher. Toutes ces pistes se chevauchent, or il est des détours après lesquels il est compliqué de renouer avec le tragique et de faire résonner le tourment shakespearien.
A la fin, tout se simplifie, les acteurs jouent texte en main, quelque chose vibre et on se dit : pourquoi ne pas assumer ce théâtre-là, un théâtre de commentaire, quatrième mur tombé, qui permettrait à la dramaturgie de faire vivre la fonction des sorcières de façon bien plus nette, et aux Macbeth, de quitter/reprendre la convention théâtre en un claquement de doigts ? Un théâtre plus leste, sans costumes ni module, où le jeu très particulier de Romain Blanchard, son hyperthéâtralité, ferait ce qu’il peut faire et a déjà montré – de petits miracles.

Manon Ona









 

Compagnie Anne ma sœur AnneWiliam Shakespeare / Anne Bourgès
Avec Anne Bourgès, Romain Blanchard, Emilie Perrin
Dramaturgie et assistanat mise en scène : Emilie Perrin
Assistanat direction d’acteurs : Hélène Sarrazin
Création lumière : Kantuta Varlet et Jules Flodor
Costumes : Kantuta Varlet/Drôles de Bobines
Création sonore : Luis Mendez/Mém’audio
Scénographie : Edouard Grysole/L’Usine Cour et jardin

© Mona – Le Clou dans la Planche

26 mars 2019
Théâtre du Grand Rond