CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Ligne de Crête// Théâtre Garonne (ThéâtredelaCité, Place de la danse)




FIGURE : ACCUMULATION


publié le 24/05/2019
(Théâtre Garonne)





« La servitude volontaire n’existe pas. Il n’y a que la servitude passionnelle. Et elle est universelle. »
Frédéric Lordon - Capitalisme, désir et servitude

 

L’impossible tas, encore une fois.
Inventaire effréné, colonisation de la pensée, occupation du vide par amoncèlement : Ligne de Crête traduit en danse ce que La Complainte du Progrès effleurait déjà en chanson. En sous-texte, les théories économiques atterrées de Frédéric Lordon, lui-même appelant à revenir vers Spinoza et sa théorie des affects, notamment.

Ballet matérialiste sous photocopieuse

Ça passe et ça repasse, comme le scanner sur une centaine de feuilles A4. Ça rayonne, c’est une IRM d’un genre nouveau. Assujetti au montage sonore et aux raies de lumières, le public est coincé dans la photocopieuse. Elle est la reine de cette ère ouverte au XXe siècle : après le temps des usines, le temps des bureaux. Espaces plus ou moins cloisonnés, offrant une intimité de plexiglas – l’être humain à vue, dans ce qu’il a de plus trivial. Sous les costumes colorés façon Ikea, sous l’allure nette et uniformisée rappelant les Hubots de Real Humans, la nudité, en un éclair, évoque un possible grain de sable dans les rouages – l’individualité telle que traduite par la danse, ancrée dans les singularités morphologiques, le vécu des corps. Mais ce n’est là qu’un éclair.
Une heure de montage à la chaine, une chaine à la fois linéaire et cyclique, une spirale infernale : de minute en minute, au gré des allers-retours, quelque chose prend forme, colonise le plateau, monstrueux reflet de nos addictions. C’est une chorégraphie mangée par les objets, les interprètes n’en sont que les véhicules. Il s’agit de remplir le vide – où pourrait naître l’Idée, mais hélas, il faudrait pour cela tolérer la vacance. Or rien ne s’oppose davantage aux comportements actuels : nécessité absolue de remplir, de combler, d’occuper les yeux, l’esprit et les mains.
La pensée de Lordon-Spinoza s’exprime en ce motif, majoritaire dans Ligne de Crête, de l’accumulation. Une occupation de l’espace menée centimètre carré après centimètre carré, et en trois dimensions. C’est « l’affect joyeux » dans son triste non-sens, l’accès à la consommation comme caution pour supporter tout le reste. Ça déborde, envahit, ça bouffe de l’espace vital, à l’image de ce plateau chargé de formes, de couleurs et de marques, où le corps des interprètes peine à se frayer un élémentaire chemin, où l’œil du public s’affole, par excès de sollicitation. Il ne regarde pourtant que de l’insignifiance.
L’heure est à l’étouffement. La danse est cadenassée par le geste mécanique, traversée de quelques spasmes collectifs (toujours ce minutieux travail de synchronie…). Contrairement à Frédéric Lordon, Maguy Marin reconstitue un état de faits glaçant sans ouvrir sur son dépassement ; le temps de l’optimisme et de l’émancipation hors de cette linéarité ne semble pas encore venu. Sans doute se loge-t-il tout entier dans la réaction naturelle du public, ce long soupir qui s’exhale à l’instant de coupure. Intense soulagement. Physique et mental. Dans cette danse politique, Maguy Marin poursuit son travail sensoriel et impose une nouvelle fois le plateau comme le lieu de l’insoutenable, cherchant l’éveil.

Manon Ona









Conception et chorégraphie Maguy Marin
En étroite collaboration et avec Ulises Alvarez, Laura Frigato, Françoise Leick, Louise Mariotte, Cathy Polo, Ennio Sammarco, Marcelo Sepulveda
Lumières : Alexandre Béneteaud

photo DR

24 mai 2019
Théâtre Garonne (ThéâtredelaCité, Place de la danse)