CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

L’Éveil du printemps// Théâtre Sorano - SUPERNOVA #3




PAS DE BOOGIE-WOOGIE AVANT DE FAIRE VOS PRIÈRES DU SOIR


publié le 16/11/2018
(Théâtre Sorano)





Francs enthousiasmes ici, déceptions là : n’y aurait-il pas, derrière le mélange de réactions qu’a pu susciter cet Éveil du printemps, une affaire d’horizon d’attente ? Quelque chose, peut-être, qui se jouerait dans le titre, puis dans la réputation de cette pièce. D’un côté, l’idée d’un théâtre transgressif, subversif, au parfum de scandale ; de l’autre, l’envie d’un théâtre solaire, continûment traversé par un élan vital, tel qu’on peut se figurer un éveil printanier. Deux aspects séduisants, certes, et pas totalement absents de cette création, du reste.

Et pourtant

L’adolescence, puisqu’il en est question, n’a rien d’une évidence théâtrale. Apporte-t-elle vraiment, pour qui espère l’approcher avec un minimum de réalisme, ce continuum d’énergie, de vitalité et de ferveur qui arrangerait n’importe quelle mise en scène ? L’adolescence n’a-t-elle pas aussi une part lunaire, rentrée, élaboration d’un monde intérieur, d’une galaxie intime ? Ce mouvement de repli, cet être-là confidentiel, sont ici marqués par un déplacement de la régie, que les comédiens prennent partiellement en charge. Oui, l’actualisation de la pièce de Wedekind par Sébastien Bournac perturbe les énergies, les redéfinit, prive sa mise en scène de certaines facilités. A la place de ces commodes jaillissements musicaux qui pourraient emporter, bousculer les personnages, le public doit se passer de la magie transcendante de la régie son et patienter tandis qu’un Moritz ou une Wendla allume son iPod pour partager un morceau. Même chose pour la régie plateau : orchestrée à vue, elle prive la mise en scène de tout effet spectaculaire. Un véritable choix, qui n’est pas sans danger pour l’énergie d’ensemble, mais qui a le mérite d’être assumé et sensé.
C’est là une saison en camaïeux, traversée d’ombres et de lumières : tout printemps a ses jours de pluies et ses oisillons tombés du nid. Ce en quoi cet Éveil du printemps est un juste spectacle adolescent – à quelques avant-scènes près (au début) la vitalité, présente par saillies, par éclairs, n’y devient jamais exubérance artificielle, ni tourbillon de principe.
Au regard du texte original, le travail d’appropriation de Sébastien Bournac est conséquent, avec adaptation sinon réécriture de certains passages, étude des ellipses de la pièce, effort de liaison ici, préférence pour le télescopage là. Ça tisse, ça entrechoque, ça ne craint pas le décalage. L’image de l’adolescent contemporain, travaillée par les postures, quelques arrière-plans et le lien avec la musique, se superpose à la parole d’adolescents prussiens de la fin du XIXe siècle – évidemment, il y a hiatus. Mais depuis quand est-ce un problème ? Des générations n’ont-elles pas relooké tout Molière en nous faisant croire que notre monde actuel était plein d’Harpagon et que Tartuffe n’avait pas pris une ride ?

Et pourtant, encore

Personne n’en doute, si on la replace dans son contexte de parution L’Éveil du printemps frappe par sa modernité – au-delà d’une vision scandaleusement progressiste, cette pièce fut une vraie friandise pour les grandes figures de la psychanalyse, dont elle devança les recherches. Personne n’imagine non plus qu’une pièce si fermement inscrite dans les mentalités d’une époque ait pu conserver intacte sa force subversive, celle qui motive la censure et fait sortir des spectateurs d’une salle avant la fin. Non pas que ses thèmes appartiennent à notre passé. Les dialogues de sourds n’existeraient-ils plus ? Notre société aurait-elle su éradiquer les pulsions suicidaires ? Cette même société qui ne serait, croyons-y donc, composée que de rationnels héritiers des Lumières expliquant en détail à leurs enfants comment ils ont été conçus ? L’équilibre à trouver entre le feu du désir et le respect de l’autre ? La liberté d’aimer hors du modèle majoritaire et de l’iconographie dominante ? Au contact des adolescents, on mesure chaque année la permanence, sinon la résurgence, du tabou sur les matières sexuelles.
La morale et son poids ne diminuent pas, seuls les points de crispation évoluent d’une génération ou d’une culture à l’autre, mais finalement le problème est autre, ce n’est pas tant une affaire d’hier et d’aujourd’hui que de définition du public de théâtre. Il est loin, le temps où la noblesse contemplait son reflet dans les pièces de Molière : le théâtre tend souvent, hélas, un miroir à des absents – ceux que les accents libertaires d’un Wedekind pourraient choquer ne s’y bousculent pas et ceux qui remplissent les salles, complices et souriants, partagent ses vues et sont finalement très peu dérangés. Demandez-vous combien de pièces ont réussi à contrarier, en vous, quelque chose qui toucherait à la morale – le compte sera rapide. Alors passons. Ne nous y rendons pas dans l’esprit de rencontrer un théâtre subversif, mais un théâtre remuant quelques nappes phréatiques qui n’en ont pas fini d’être purgées.

Thank you Satan

Ce qu’il y a urgence à dire : cette pièce est drôle. L’originale, comme la version pensée par Sébastien Bournac pour les comédien·ne·s de l’atelierCité. On y rit, oui, et un merci particulier à Nicolas Lainé, multiple, convaincant à chaque fois. C’est si bien dire la maladresse du désir. La mise en scène assaisonne l’étroitesse d’un monde parental momifié, les jeunes comédiens y deviennent de redoutables parents. Saugrenue, délicieuse, la représentation des dialogues entre mère et fille illustre l’impuissance et la vacuité du discours adulte. De même, on sourit avec gourmandise face au clin d’œil blasphématoire imaginé lors du duo entre Hans et Ernst – une scène troublante de justesse, travaillée de façon à effacer le hiatus, choix intéressant aux abords de la fin.
Plus ça avance, plus ça fonctionne. Au début, on tiquait sur l’entre-deux risqué par la mise en scène, il met les jeunes acteurs quelque peu en difficulté – on ne parle plus ici de l’actualisation du propos mais du quatrième mur, du fait d’être hors/dans la fable. Une esthétique difficile, que des compagnies bien connues ont mis des années entières à roder. Mais le procédé s’estompe, ça s’installe moins en face-public, on les sent de plus en plus à l’aise, remplissant seuls un plateau qu’ils peinaient à occuper collectivement. Raphaël Caire y est très ancré, dès le début, du reste. Le discret Romain Buisson nous rattrape à la fin, ange pasolinien à fleur de croix. Nick Newth se jette avec une candeur désarmante dans un rôle franchement difficile, car assez verbeux, et qu’il préserve de la prétention qui pouvait guetter. Tous montent en puissance, chacun à sa façon ; on voit Sonia Belskaya se déployer d’une scène à l’autre, un vrai plaisir. Malou Rivoallan, à qui l’adolescence réussissait peu, fixe l’image du hiératisme parental sur le plateau. Anne Duverneuil, que l’on voyait s’agiter en bord de scène au début, crève le plateau en Ilse diablotine, et revient logiquement en « homme masqué ». Les lumières, très (trop ?) retenues sur la première moitié, finissent par emporter le tout dans l’onirisme, le fantastique, assumant l’écriture polymorphe de Wedekind, qu’aucun mélange des genres ne semble vouloir effrayer. Un Méphistophélès rejoint Melchior, lui qui lisait Faust : réponse au désir de déborder le cadre étriqué, d’apporter une lueur luciférienne au cœur de l’obscurantisme.
Non vraiment on l’aime bien, ce télescopage des générations.

Manon Ona









À partir de 15 ans

Une pièce de Frank Wedekind (Traduction François Regnault)
Adaptation, mise en scène et scénographie : Sébastien Bournac
Avec Sonia Belskaya, Romain Busson, Raphaël Caire, Anne Duverneuil, Nicolas Lainé, Nick Newth, Malou Rivoallan (comédien·ne·s issu·e·s de l’Atelier du ThéâtredelaCité CDN Toulouse Occitanie, promotion 16-17)
Assistant mise en scène : Étienne Blanc.
Construction décor et régie plateau : Gilles Montaudié.
Lumières : Benoît Biou.
Régie lumière : Artur Canillas.
Création costumes : Sabine Taran.
Œuvre sur toile : Renaud Allirand.
Sculpture : Claire Saint-Blancat.
Remerciements à Marion Muzac et Alex Saint-Lary Coiffure.

© François Passerini – Tabula Rasa

16 novembre 2018
Théâtre Sorano - SUPERNOVA #3