CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

L’Éveil du printemps – regards estudiantins// Théâtre Sorano





publié le 09/11/2018
(Théâtre Sorano)





« L’adolescence est le temps où il faut choisir entre vivre et mourir » 
Hafid Aggoune

 

Du Bruno Mars et du Louise Attaque pleine balle, sur une enceinte. Mais ne vous y trompez pas. Si les comédiens dansent, jouent et rient comme des adolescents, ce n’est que pour mieux amorcer des anecdotes parfois sombres et des drames qui surviennent sans prévenir. L’Éveil du printemps est une pièce à la fois légère et tragique. Écrite en 1891 par le dramaturge allemand Frank Wedekind, elle est jouée au théâtre Sorano par de jeunes comédiens issus de l’AtelierCité, dans une adaptation et mise en scène de Sébastien Bournac.

« La question est seulement :

si les filles ont des enfants, que faire ? » (Melchior)

La trame se concentre sur un groupe d’adolescents âgés de 14-15 ans. Des filles : Wendla, Martha, Ilse. Et des garçons : Melchior, Moritz, Ernst et Hänschen. On suit leur histoire. Avec eux, on ne sait plus si on doit rire ou pleurer, par exemple lorsque Melchior et Moritz se retrouvent dans une chambre et parlent de leurs « pulsions mâles ». À travers leurs discussions sont balayés les grands thèmes de l’adolescence : le besoin d’émancipation, de liberté, la peur de grandir, les aléas de la puberté. La pièce s’attache aussi à évoquer des thèmes souvent tabous, tels que la sexualité naissante de ces jeunes protagonistes, l’éducation rigide et mortifère qu’ils subissent, la découverte de l’homosexualité… Mais aussi des thèmes bien plus sombres comme l’avortement, la maltraitance et la mort, accidentelle ou souhaitée. Ici, l’adolescence n’est pas seulement une phase de transition, mais un âge où se jouent des moments capitaux. Un âge que l’on peine parfois à traverser.

« Comment on fait des enfants ? » (Moritz)

L’œuvre originale est assez longue. Sébastien Bournac, lui, propose une mise en scène qui la réduit à sa substantifique moelle, la rendant plus touchante, plus efficace. Une actualisation est opérée à travers la modernisation de la langue ou encore la bande-son. L’identification aux personnages n’en est que plus facile. Une fraîcheur se dégage du jeu. Les comédiens sont jeunes, dans la vingtaine, ils sont crédibles dans la peau d’adolescents. Tous évoluent sur une scène minimaliste. Il n’y a pas de décor superflu : tout a une fonction et un sens. L’élément le plus présent est un voile : tour à tour partie du décor et élément symbolique déterminant, le voile fait partie intégrante du jeu. Le metteur en scène exploite pleinement ses potentialités, l’utilisant parfois comme un filtre pour notre sensibilité. Wedekind voulait choquer en publiant cette pièce, et Sébastien Bournac a essayé de reproduire ce choc en proposant, notamment, un nu frontal masculin dans la dernière scène.
Les lumières sont aussi pleinement mises à profit, créant ici une intimité, là un jeu d’ombres chinoises, par le biais du voile. La musique est omniprésente, de la scène d’ouverture à la fin. Elle accompagne chaque moment primordial. Certaines scènes, muettes, deviennent ainsi expressives, voire poignantes, grâce à la musique en fond.
La pièce est extrêmement touchante, sans tomber dans le larmoyant. Malgré les sujets difficiles qu’elle aborde, l’humour est toujours présent et l’auteur s’en sert comme d’une arme pour dénoncer. Dénoncer la maltraitance ou encore les tabous, lorsque la mère de Wendla, Mme Bergmann, refuse d’expliquer à sa fille comment on fait les bébés et finit par lâcher quelques explications laconiques.
On passe sans cesse des larmes de rire à des larmes, plus amères, d’indignation. Voir cette pièce, c’est se replonger dans son adolescence, cette période de changement, à la fois belle et déroutante. Voir cette pièce en étant soi-même encore adolescent, c’est se sentir enfin compris.

Johanna Boyer-Frey









À partir de 15 ans

Une pièce de Frank Wedekind (Traduction François Regnault)
Adaptation, mise en scène et scénographie : Sébastien Bournac
Avec Sonia Belskaya, Romain Busson, Raphaël Caire, Anne Duverneuil, Nicolas Lainé, Nick Newth, Malou Rivoallan.
(Comédien-ne-s issu-e-s de l’Atelier du ThéâtredelaCité CDN Toulouse Occitanie, promotion 16-17)
Assistant mise en scène : Étienne Blanc.
Construction décor et régie plateau : Gilles Montaudié.
Lumières : Benoît Biou.
Régie lumière : Artur Canillas.
Création costumes : Sabine Taran.
Œuvre sur toile : Renaud Allirand.
Sculpture : Claire Saint-Blancat.
Remerciements à Marion Muzac et Alex Saint-Lary Coiffure.

© François Passerini – Tabula Rasa

9 novembre 2018
Théâtre Sorano