CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Les Trois Mousquetaires// En extérieur (Sorano, L'Usine)




MIEUX QU’À LA TÉLÉ !


publié le 22/05/2019
(En extérieur (Sorano, L'Usine))





« On voit que le théâtre élisabéthain mettait un mur autour de lui-même,
mais c’était comme le mur d’une cour intérieure,
un mur si naturel que la vie se trouvait plus concentrée, mais pas dénaturée. »
Peter Brook

 

Bien sûr que le roman, initialement paru en feuilleton quotidien dans Le Siècle entre mars et juillet 1844, se prête à l’adaptation : films, pièces de théâtre, bandes dessinées et même séries télévisées – une britannique et une sud-coréenne (!) en 2014, plus une sur laquelle planchent les Américains de Netflix pour 2020, façon Mission Impossible… Mais le Collectif 49 701 n’a pas attendu ces derniers pour mettre en scène, dès 2012, un Comte de Rochefort enregistrant ses ordres sur walkman à cassette à une Milady en scooter dans la première saison de sa série théâtrale, dont il présente aujourd’hui l’intégrale – vous vouliez de l’inédit, en voilà ! – : une vingtaine d’heures de déambulation dans la ville à la poursuite de ces Trois Mousquetaires, au fil des six saisons que comptent leurs aventures, finement adaptées par Clara Hédouin, Jade Herbulot et Romain de Becdelièvre, avec leurs camarades rencontrés lors de leur formation au Studio d’Asnières. Une énergique et brillante bande de jeunes comédiens qui ont grandi avec la pièce – dont ils ont créé chaque année une nouvelle saison –, qu’ils interprètent avec une justesse remarquable tout en étant parfaitement audibles : une performance d’acteur en soi, à laquelle s’ajoutent les multiples changements de lieux et de costumes, puisque chacun joue plusieurs personnages.

Le plaisir du jeu

Les trois premières saisons étaient proposées à Toulouse la semaine dernière : soit une par soir, soit en intégralité le week-end. Même configuration cette semaine pour les trois suivantes. Nous avons opté pour la formule dominicale, pluie comprise, qui ne découragea pourtant pas les spectateurs présents – enfants inclus –, et pour cause. Chaque épisode – trois ou quatre par saison, d’une trentaine de minutes – est mené tambour battant par l’énergique troupe, dont la gourmandise à retrouver ces figures de notre culture commune est communicative. Athos, Porthos et Aramis sont désormais des cowboys à la Sergio Leone : cuirs tannés et regards narquois ; le jeune Louis XIII est un falot maladroit en bas blancs et couronne dionysiaque tout droit sorti des Monty Pythons ; le Cardinal et sa clique ont des allures tarantinesques, quand Anne d’Autriche et sa suite sont splendidement almodovariennes ; d’Artagnan et Constance évoquent quant à eux les héros d’un West Side Story du XXIe siècle… Un télescopage d’esthétiques diverses mais jamais gratuites, et cohérentes entre elles en la place qu’elles tiennent dans l’inconscient collectif au côté de ces Mousquetaires, que l’on a vu incarnés de si diverses façons depuis l’enfance où nous les découvrions. Car la popularité de Dumas l’a longtemps relégué à l’univers enfantin – Lagarde et Michard ne le citaient même pas !

L’exigence du travail

Cette adaptation le fait au contraire s’adresser à toutes les générations avec une grande richesse de tons, reprenant les codes de la série télévisée – générique, résumé des épisodes précédents, flashbacks, cliffhangers… –, mais pas que. L’Histoire française et européenne des débuts du Grand Siècle s’y redéploie au travers des enjeux politiques et diplomatiques abordés par l’intrigue, reliés avec une malice toute incisive à des problématiques actuelles sans pour autant se fourvoyer dans le pastiche. Et l’aspect littéraire n’est pas en reste, grâce à des dialogues vifs et bien écrits, alternant judicieusement avec des passages narratifs laissant entendre le style chamarré de Dumas. Un travail dramaturgique complexe et rigoureux, parfaitement servi par une mise en scène enlevée, jouant des multiples rebondissements et autres conspirations en chaine, dont on a l’impression qu’elles s’ourdissent derrière chaque fenêtre de la ville. Du parvis du Sorano à la cour de l’Hôtel d’Assézat, en passant par le Jardin Royal et la chapelle Sainte-Anne pour ces premières saisons, les lieux investis prennent en effet pleinement part au spectacle, à la manière des cours d’auberge que prenait d’assaut le théâtre élisabéthain. De minutieux repérages et des répétitions in situ permettent à la troupe de se les approprier : il est alors jubilatoire de voir d’Artagnan escalader les murs de la fondation Bemberg, Louis XIII apparaître à la fenêtre de l’ancienne fac de médecine, et de confondre les gardes du Cardinal – en uniforme de la police nationale dans la pièce – avec les vrais officiers regardant de loin l’épisode accueilli dans la cour de la préfecture.
Et alors, lorsque le soir tombe et qu’au chaud sous un plaid on ne voudrait surtout pas que ces comédiens si généreux cessent de nous raconter leur histoire, on a finalement peut-être bien huit ans. Et c’est tant mieux !

Agathe Raybaud









Les Trois Mousquetaires – La Série
D’après Alexandre Dumas
Écriture et mise en scène : Clara Hédouin, Jade Herbulot, Romain de Becdelièvre
Avec Éléonore Arnaud, Robin Causse, Kristina Chaumont, Clara Hédouin, Jade Herbulot, Antonin Fadinard, Grégoire Lagrange, Eugène Marcuse, Guillaume Pottier, Charles Van de Vyver
Régie : Lucile Quinton
Costumes : Camille Aït

© Aurélien Cohen

22 mai 2019
En extérieur (Sorano, L'Usine)