CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Les Somnambules// Théâtre national de Toulouse




UNE VILLE, DES VILLES


publié le 09/04/2018
(Théâtre national de Toulouse)





Regroupant des personnes issues de domaines variés, la compagnie Les Ombres portées propose, on s’en doute, du théâtre d’ombres et d’objets. Dans sa deuxième création, Les Somnambules, la musique a remplacé les paroles.

Un mouvement perpétuel

Pour ce spectacle, la scène accueille une maquette de ville blanche sur plusieurs niveaux. Dès que les lumières baissent, celle-ci prend vie pour offrir au public un spectacle poético-urbain en plusieurs temps.
Le premier est celui de la ville ancienne qui prend forme autour d’une place comme celles des anciens quartiers, des ruelles, des bâtiments de différentes époques et un bar « Aux Somnambules ». On peut aussi lire une banderole « non au nouveau quartier », un chantier est en cours et on comprend vite que les habitants s’y opposent. Mais la machine est en route et leurs revendications ne feront pas le poids face aux promoteurs et à la pression immobilière et financière. Après un court temps plongé dans cette ambiance de quartier, les lumières blanches se rallument et les spectateurs sont violemment coupés dans leur élan, ils assistent à un changement de plateau et les marionnettistes prennent la place des transformateurs urbains. Des pions que l’on déplace : l’ancienne ville est démembrée et va prendre un tout autre visage. Les vieux immeubles laissent place à des tours et à des bâtiments cubiques. Le spectateur est plongé dans une tout autre atmosphère, la convivialité et l’esprit de quartier ont laissé place à une mécanique réglée et cadencée où l’improvisation n’a plus sa place. Une ville où tout va vite et où chacun essaye de faire sa place en la prolongeant dans leur imaginaire. Cette impression se fait ressentir par la multitude des éléments et habitants mis en mouvements dans les immeubles, chez eux, au travail, dans les transports, à la salle de sport, au supermarché,… Les yeux ne savent pas toujours où regarder et essayent de capter le maximum de micro-scènes ou tranches de vie qui s’offrent à eux. On s’éloigne peu à peu de la ville froide et impersonnelle pour laisser place à la ville rêvée par ses habitants. La nature et ses espaces teintés de poésie apparaissent en toile de fond en amenant une touche de légèreté, la ville n’est jamais une image figée, elle continue de vivre à travers les yeux de ceux qui l’habitent. L’ingéniosité scénique et technique est à saluer ici, c’est ce support et ce que la compagnie en fait qui apportent toute l’atmosphère onirique du spectacle. La maquette qui s’élève sur trois niveaux et sa perspective donnent l’impression d’une ville très étendue. Celle-ci est truffée de multiples mécanismes comme autant de mini-théâtres d’ombres animés par les quatre marionnettistes. Ce décor en volumes ainsi que l’écran du fond deviennent un support de projections multiples et emmènent le spectateur en voyage dans une ville en perpétuel mouvement. La narration de cette évolution est portée à merveille par deux musiciens qui proposent une musique multi instrumentales ainsi que des bruitages artisanaux. Bien qu’ils soient placés au-devant de la scène, à côté de la maquette, ils renforcent le côté magique du spectacle et permettent à la salle de s’immerger davantage au cœur de cette ville. Ce spectacle sans parole et destiné aux petits comme aux grands, invite à un voyage imaginaire, chacun peut être touché par le regard poétique de cette ville en mouvement qui malgré son aspect de machine, parfois broyeuse et impitoyable, qui ne s’arrête jamais, est aussi un lieu de vie où chacun rêve sa ville à sa manière. D’autres peuvent se sentir concernés par l’aspect critique lié aux questions de transformations et de renouvellement urbain. Ce qui est sûr, c’est que les spectateurs repartent avec la fascination de cette ingéniosité artistique et découvrent avec des yeux d’enfants les mécanismes de l’envers du décor présenté par la compagnie à la fin du spectacle. On peut se sentir frustré de ne pas pouvoir s’identifier réellement à un ou plusieurs personnages, leur multiplicité et leurs courtes tranches de vie renforcent une certaine forme d’anonymat à leur égard. Mais qu’on ne l’oublie pas, ici, le personnage principal est bel et bien la ville. Cette « serre chaude » des civilisations comme le disait Fernand Braudel, en perpétuel mouvement, qui n’a pas fini d’être objet de débats et aussi de rêves.

Pénélope Baron









Manipulation et lumières : Olivier Cueto, ErolGülgönen, Florence Kormann / Marion Lefebvre (en alternance), Claire Van Zande
Musique et bruitages : Séline Gülgönen (clarinettes, accordéon), Cyril Ollivier (contrebasse, bugle)
Régie lumières : Nicolas Dalban-Moreynas
Régie son : Frédéric Laügt

photo DR

9 avril 2018
Théâtre national de Toulouse