CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Les serpents// ThéâtredelaCité




SINISTRE BÂTISSE ET FUNESTES MORSURES


publié le 21/10/2020
(ThéâtredelaCité)





Le ThéâtredelaCité ouvre sa saison avec Les Serpents, créé in situ. Le texte de Marie NDiaye – autrice lauréate du Prix Goncourt en 2009 pour Trois femmes puissantes – donne à nouveau voix à trois femmes. Trois parcours, trois douleurs gravitant autour d’une même planète : cet homme, dont elles sont la femme, la mère, ou l’amour passé. Et surtout, cette maison, lieu de tous les espoirs et de tous les chagrins, couvant la mort comme dans le ventre d’un serpent en digestion. Mis en scène par Jacques Vincey – que Le Clou avait suivi dans Les Bonnes de Jean Genet en 2012 – le texte trouve toute son étrangeté dans une scénographie minimaliste, écrin troublant.

Mur d’enceinte(s)

De chaque côté du plateau, trente projecteurs latéraux, alignés comme deux murs de lumière. C’est une lueur rasante, celle du soleil sur les « champs de maïs » qui entourent la maison ; celle de l’heure dorée, comme l’appellent les photographes. En fond de scène, un autre mur, fait d’énormes enceintes se dresse sur plusieurs mètres ; structure imposante diffusant une atmosphère sonore inquiétante durant tout le spectacle. Sur scène, deux femmes. La plus jeune, coiffée d’une longue natte blonde, est vêtue d’un t-shirt, d’un short et de petites baskets en toile : c’est France, qui habite là avec son mari et ses enfants. La plus âgée, Mme Diss, porte un tailleur pastel, une chemise en soie et des talons hauts : c’est la belle-mère de France, la mère de celui qu’on ne verra jamais, reclus dans la maison. Entourée des champs de maïs qu’ils cultivent, la bâtisse – représentée par le mur d’enceintes – semble imprenable et menaçante. « Parfois, les enfants se perdent dans les maïs », avoue France à sa belle-mère, qui ne cesse de répéter combien il fait chaud, dans cet endroit sec et poussiéreux. C’est le 14 juillet, que France attend comme chaque année avec une impatience naïve – « c’est un désir perpétuel toujours comblé ». À l’intérieur, les enfants sont habillés pour le feu d’artifice, sagement assis sur « leurs petites chaises glacées ». Mme Diss, après un énième mariage raté, est venue uniquement pour emprunter de l’argent à son fils – « les enfants coûtent, mais ils rapportent aussi ». Mais France refuse de la laisser entrer, hurlant dès que sa belle-mère s’approche du mur – « ça n’ira pas du tout s’il voit sa mère à l’intérieur ». Elle se charge alors d’aller voir son mari, seule, et disparaît derrière la cloison démesurée. Depuis le public, arrive alors Nancy, l’ex-femme de l’homme. Celui-ci sera toujours désigné par « il », « lui », « mon fils ». Élégante dans sa robe en cuir bleu, Nancy veut se rendre sur la tombe de son petit Jacky, le garçon qu’elle a eu avec l’homme, et qu’elle n’a jamais élevé. En échange de chèques, Mme Diss lui dévoilera l’histoire de son fils, « aussi vulnérable qu’un petit lapin », battu par son père, livré aux serpents. Tout au long de cette première partie, le mur avance vers le public millimètre par millimètre, réduisant l’espace de jeu et condamnant la lumière, projecteur après projecteur. Reliées par cet univers qui s’étiole, et par cet homme aux serpents qui semble les terrifier, les trois femmes poursuivent leur chemin ou se confondent. Soumises à l’ambiance horrifique de cette maison, elles se transforment, se révèlent à elles-mêmes ou se vident de leur substance. Le spectacle bascule enfin dans une sorte d’épilogue onirique, marqué par le retour du mur en fond de scène et une ambiance lumineuse beaucoup plus sombre et froide. « Nous oublierons, et tout renaîtra, mais en mieux… ? », demande alors France.

« C’est lui le serpent ? »

Le texte de Marie NDiaye, allégorique et terrifiant, plonge le·a spectateur·trice en état d’hypnose, comme le ferait un charmeur de serpents. L’écriture est organique et animale, explorant la chair dans ce qu’elle a de cauchemardesque. La mise en scène, également très symbolique, laisse le texte se déployer dans cet espace vide entre lumière et son. L’ambiance sonore, créée par deux musiciens qui travaillent avec Jacques Vincey depuis de nombreuses années, soutient cette inquiétante sobriété. L’atmosphère est lourde, lancinante, elle couve et serpente ; et parfois, elle surgit. C’est dans cet univers presque pétrifiant qu’évoluent les trois comédiennes. Tiphaine Raffier, qui incarne France, donne à voir, avec habileté et justesse, un personnage instable, naïf, dont l’enthousiasme excessif – une joie d’artifice – laisse entrevoir une immense fissure. La douleur vient-elle de la domination exercée sur elle par son mari ? Est-ce que ses enfants ne sont pas déjà morts, comme Jacky, enfermés dans la cage aux serpents ? Sans jamais montrer l’horreur, Marie NDiaye invite le monstre, l’ogre, la dévoration. Et surtout la peur, une peur vissée au corps ; celle, tétanisante et glaçante, que peut provoquer l’ondulation du serpent. « La peur, est-ce qu’elle m’a bien quittée ? », s’interroge Nancy qui a pourtant réussi à échapper à l’emprise de l’homme. Devenue entrepreneuse, elle représente tout ce que France n’est pas : déterminée, indépendante, sûre d’elle. Et pourtant, chez elle aussi, la fêlure affleure – parfois avec force. Interprétée par Bénédicte Cerutti, l’élégante Nancy porte en elle un deuil impossible à faire ; celui d’un enfant qu’elle n’a pas vu grandir. Hélène Alexandridis, quant à elle, incarne une Mme Diss presque comique tant elle est vénale et cynique – la finesse de son jeu est remarquable. Cependant, les trois comédiennes sont sonorisées, ce qui donne à l’interprétation un aspect légèrement suranné, et parfois artificiel. La dernière partie du spectacle vient briser la linéarité de la mise en scène et le concept de la scénographie : le mur d’enceintes est à nouveau en fond de scène, et les soixante projecteurs ont cessé d’émettre la lueur jaune. Moins convaincante en termes de mise en scène et de narration, cette fin brouille les pistes quant au devenir et à la place de chacune de ces femmes. Figures mythologiques ou femmes anonymes issues de faits divers, elles sont prisonnières d’un lieu propice au pourrissement et à la dévoration. Jouant avec le réalisme et le fantastique propres au texte de Marie NDiaye, Jacques Vincey en propose une vison allégorique. Servi par une scénographie – trop ? – lisible, et une interprétation parfois inégale – notamment dans les déchirements et les cris – le spectacle offre toutefois une lecture des Serpents sensible et glaçante.

Lucie Dumas









Les Serpents de Marie NDiaye
Mise en scène : Jacques Vincey
Avec Hélène Alexandridis, Bénédicte Cerutti, Tiphaine Raffier
Dramaturgie : Pierre Lesquelen
Scénographie : Mathieu Lorry-Dupuy
Lumières : Marie-Christine Soma, assistée de Juliette Besançon
Son et musique : Alexandre Meyer et Frédéric Minière
Costumes : Olga Karpinsky
Perruques et maquillage : Cécile Kretschmar

du 13 au 16 Octobre 2020
ThéâtredelaCité