CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Les Naufragés// ThéâtredelaCité




MÉTAPHYSIQUE DE LA MISÈRE


publié le 02/03/2020
(ThéâtredelaCité)





« La misère est une maladie du corps social 
comme la lèpre était une maladie du corps humain. […] 
Voulez-vous savoir jusqu’où elle peut aller, jusqu’où elle va, 
je ne dis pas en Irlande, je ne dis pas au moyen-âge,
je dis en France, je dis à Paris, et au temps où nous vivons ? 
Voulez-vous des faits ? 
Il y a dans Paris… »
Victor Hugo, Détruire la misère
Discours à l’Assemblée nationale législative, 9 juillet 1849

 

 

Après l’émouvant – un peu trop ? – Des hommes en devenir présenté la saison dernière au théâtre Sorano, Emmanuel Meirieu revient à Toulouse au ThéâtredelaCité, avec Les Naufragés : des histoires d’hommes, à nouveau. Histoires de corps souffrants et d’esprits torturés ; de rencontres, de solidarité et de violence ; d’existences tragiques croisant quotidiennement la réalité ordinaire et s’y heurtant. Une adaptation du récit-essai éponyme de l’anthropologue, philosophe et psychanalyste Patrick Declerck qui, en 2001, relate puis analyse son immersion dans le monde des clochards de Paris au cours des deux décennies précédentes : vivant d’abord parmi eux pour mieux les comprendre, il travaillera ensuite pendant quinze ans au Centre d’accueil et de soins hospitaliers de Nanterre, première consultation médicale en France réservée aux sans-abris.

« Ce livre, j’ai mis bien trop longtemps à l’écrire. » P. Declerck

Un homme se réveille au bord d’un monde en lambeaux. Il s’extirpe d’une tente posée dans le sable, au pied de l’épave rouillée d’un immense bateau rongé par le sel. Il urine vigoureusement au vent, dans les vagues qui inondent le fond du plateau et dont le son du ressac emplira la salle pour la durée de la pièce. Seul à son micro d’herbes folles, face au public, il raconte ce qu’il a vu et vécu. « Il faut ressentir dans sa chair, sinon on blablate, on est dans les salons », affirmait sur France Inter Patrick Declerck à Laure Adler. François Cottrelle incarne parfaitement la voix de cet auteur-narrateur : sa carrure, son timbre chaud, son humanité profonde mais sans complaisance, et son style si particulier – à la fois direct et littéraire, cru et réflexif, sensible, mais sans emphase inutile. Le ton de ceux qui ont dû résister au pire. Et qui en seront marqués à vie : une expérience dont une part de soi ne peut sans doute jamais revenir. C’est celle-ci que le public rencontre sur cette plage, pieds nus et chemise souillée.

« On n’a jamais su son nom »

C’est un épique tableau à la Breughel qui jaillit de sa mémoire : puanteur, aisselles, entrejambes, pieds purulents, gangrène, bouches édentées, croûtes, pisse, baise, viol, haine, vermine, alcool, avortements, neuroleptiques… Des instantanés de tranches de vie et un troupeau ramassé sur le macadam par les forces de l’ordre, acheminé le soir en bus vers Nanterre : précipité dans les douches et les salles d’examen, les cantines et les dortoirs. « Clowns tristes » ou « morts-vivants », qui « n’intéressent personne » et repartent à la rue dès le lendemain, le plus souvent en situation proche de l’urgence vitale due au manque d’alcool.
De la masse des visages croisés se détache celui de Raymond, qu’on appelait Puck : échoué là après son deuxième divorce, ancien de la restauration, il se fait embaucher à la cantine. Neuf ans à fréquenter cette « bizarre » mais si humaine figure, jusqu’à ce qu’il soit rattrapé par la « normopathie » de l’assistante sociale qui rêve pour lui de réinsertion. Une décision « pour son bien », qui le conduira à la mort.

« Je pense à ça à chaque fois que mon regard se pose sur une chose : tout périra. »

À l’heure de la multiplication des arrêtés anti-mendicité et des aménagements urbains anti-SDF, il parait absolument pertinent de faire entendre cette voix-là sur scène. D’autant plus lorsqu’on la découvre si subtile et si pénétrante, sans volonté de choquer gratuitement ou de culpabiliser, mais avec celle de regarder ces individus dans les yeux. Et de constater ce qu’ils ont à dire de l’humanité : cette vérité si terrible qu’on en détourne le regard de peur peut-être de s’y brûler. « Et c’est en cela justement qu’ils se révèlent fascinants et précieux ces clochards, zèbres inouïs, effarants professeurs du négatif […] Vaisseaux fantômes et mystérieux. Personne à la barre. Grands voyageurs du vide, ils errent loin des pesantes réalités du monde. Funambules pitoyables. Mais glorieux parce que sans retour. » (Préface des Naufragés) …Où l’on en revient à Puck et aux forces obscures qui agitent les héros shakespeariens.
Et justement : qu’en fait donc le théâtre ? Le comédien, on l’a dit, offre la présence de l’homme et de ses fantômes avec une très grande justesse. Le découpage de son texte est respectueux et finement pensé – et incitera plus d’un·e, espérons-le, à lire l’ouvrage in extenso : il mérite de l’être ! La scénographie cosmologique qui présente l’homme si petit face aux forces de la nature au-dedans comme au-dehors de lui, fait quant à elle son shakespearien office. On accepte ainsi sa presque grandiloquence, d’autant que le travail audiovisuel sur la mer est sublime. On peut aussi consentir aux insistants brouillards de fumée et aux ombres et lumières fortement contrastés. Mais l’on sent déjà que la barque commence à se charger d’excès. Et la mesure est dépassée avec la bande sonore. À celle, si judicieuse, du ressac, s’ajoutent les mouettes et le vent : deux éléments qui pourraient être convaincants s’ils surgissaient de façon plus aléatoire et non pour commenter de manière quasi didactique tel ou tel paroxysme du récit – qui se suffisait déjà à lui-même. Mais par-dessus tout, ce qui finit par irriter est l’irruption de plus en plus insistante au fil de la pièce d’un piano au lyrisme quelque peu pontifiant. Les morceaux sont tout à fait agréables à écouter en soi, mais viennent ponctuer l’action et dicter les émotions avec tant de fréquence et d’évidence que cela en devient contre-productif. De même que l’esthétisme des lumières finales, qui assènent leur « message ». Ainsi, si une belle place est faite au comédien comme au texte, le manque de sobriété esthétique de la mise en scène se montre envahissant, laissant peu d’espace au spectateur : l’écrasant sous prétexte de l’emporter avec elle. Une question de dosage qui ne fait heureusement pas oublier la qualité de l’ensemble, mais amène à regretter d’être passé à côté de l’expérience puissamment métaphysique que l’on a pu entrevoir.

Agathe Raybaud









D’après Les Naufragés, Avec les clochards de Paris de Patrick Declerck
Mise en scène : Emmanuel Meirieu
Adaptation : François Cottrelle et Emmanuel Meirieu
Avec Yann Peirel et François Cottrelle
Musique : Raphaël Chambouvet
Costumes : Moïra Douguet
Maquillage : Roxane Bruneton
Lumière, décor, vidéo : Seymour Laval et Emmanuel Meirieu
Son : Raphaël Guenot

25 au 27 février 2020
ThéâtredelaCité