CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Les Leçons Impertinentes// Théâtre du Grand Rond




LE CULOT DE LA MAÎTRESSE


publié le 06/02/2020
(Théâtre du Grand Rond)





21h20, la file d’attente s’allonge sur le trottoir de la rue des Potiers. Le quart d’heure toulousain est déjà bien entamé – et le spectacle a déjà commencé. Zou, en institutrice zélée et moralisatrice, est venue accueillir son public devant le théâtre du Grand Rond : « Et arriver à l’heure, vous ne connaissez pas ? Ils vont m’épuiser avant même que j’aie démarré… ». Ce soir-là, ses élèves assisteront à deux heures de ses Leçons impertinentes #2 : Drague, harcèlement et M. Moustache. Tiré d’une série de quatre épisodes consacrés à l’amour, celui-ci se situe à mi-chemin entre le cours de sémantique et le conte romantique moderne. Conférence gesticulée, ou gesticulade conférencée, cette  Leçon #2 est bien loin d’être un discours surplombant. Zou joue dans une autre cour, de celles qu’on ne trouve pas à l’école.

« Draguez, mais faites ça bien »

« L’impertinence, ce soir, je me la réserve », lance l’institutrice excédée face à ses élèves – qu’elle trouve indisciplinés et insolents. L’appel est fait, il est temps de passer aux questions de vocabulaire. Bienveillance, séduction, charme, consentement, harcèlement : armée de son Larousse imposant et de son tableau noir, la maîtresse (re)pose les bases. « Séduction. Du latin seducere : détourner du droit chemin. Exemple : Ces hommes politiques nous séduisent par leurs promesses ». Celle qui se définit comme une « pédagogue nomade » manipule chaque concept avec un délicieux mélange d’amusement et de gêne, rappelant à quel point la langue est chargée d’histoire – et parfois, de stéréotypes. L’échange avec la salle, vivant et généreux, instaure une forme d’horizontalité. Une spectatrice témoigne alors de harcèlement sexuel au travail. Sa parole est bouleversante, et déstabilisante – il est peu commun d’accueillir l’intimité d’un·e autre spectateur·rice au théâtre. Mais Zou parvient à adopter la position d’équilibriste que l’exercice requiert : rebondir, donner des clefs, avec une juste dose d’humour. « Non, qui ne dit mot ne consent pas, qui ne dit mot a peur, qui ne dit mot est indécis, qui ne dit mot… ne dit mot ! ». Après ce grand déblayage sémantique, il est l’heure de « passer aux travaux pratiques ». La conférence prend alors des allures de conte. L’histoire commence autour d’une « soirée champagne » entre amies. Et se poursuit avec un karaoké improvisé, un drôle de Monsieur Moustache, et ces irréductibles qui « sucent la soirée jusqu’à la moelle ». La rencontre avec cet inconnu à moustache ouvre la porte à une nouvelle salve de leçons d’amours – au cours desquelles il est question de la fameuse « technique de drague dite des chars de l’Armée rouge » ou encore des règles à ne pas suivre pour un premier rencard. Zou déploie alors de petits rouleaux, cachés sur la scène : une bandelette dévoilée sur le tableau noir pour une journée de textos échangés. Cette maîtresse survoltée parvient à faire exister des moments de suspension, moins bavards. Elle s’extirpe alors du système de la conférence pour offrir des instantanés sensibles et poétiques – une danse d’amoureux, une séance de « sextos ». Conteuse compulsive, Zou se lance, pour finir, dans un récit en accéléré de La Petite Sirène. Course folle contre elle-même, mais toujours avec son public.

Le goût des marges

L’impertinence, du latin impertinens, « qui n’a pas rapport à ». Qui n’a pas rapport au politiquement correct, à ce que l’on doit apprendre, ce que l’on doit dire. L’impertinence, ou l’art de dire ce que l’on nous dit de taire. L’effronterie se situe là, dans ce que Zou étale, traversant tout comme « une porcelaine dans un magasin d’éléphants ». Mais Zou a menti : non, l’impertinence, elle ne se la « réserve » pas. Dans son incontrôlable aptitude à contaminer l’autre par son audace et sa fantaisie, la force de cette performance réside au contraire dans sa capacité à transmettre. Quant à faire la « leçon », il n’en est pas question. Si le don et l’écoute sont au cœur du propos, ils sont également le mécanisme et le souffle du spectacle. Face à un tel déferlement d’énergie – en est témoin la coiffure de la comédienne qui finit hirsute – le public pourrait perdre haleine. Pourtant, la maîtresse n’oublie jamais ses élèves, faisant de chaque mot un combat, et de chaque combat un prétexte à l’amour et au « vivre ensemble ». C’est une tornade sentimentale et (re)bondissante. « On n’est pas là pour juger », rappelle-t-elle à tout-va. Mantra tantôt lancé sur le ton de l’humour, tantôt placé sans ironie aucune. « Pas là pour juger », donc, mais plutôt pour fouiller avec passion, interroger avec culot, mettre les pieds dans le plat. Féminisme, mouvement #metoo, écriture inclusive, stéréotypes de genre, sang menstruel, Zou défriche ou déchiffre à l’envi. L’histoire d’amour qu’elle dévoile par textos interposés interroge notre rapport à l’attente et à l’espoir induits par les nouvelles technologies. Inutile, cependant, de chercher une morale à ce conte moderne. La leçon est claire : le temps de l’amour est celui du monde. Aucune recette, mais tous les ingrédients d’une belle rencontre.

Lucie Dumas









Les leçons impertinentes #2 : Drague, harcèlement et Mr Moustache
Compagnie Le Thyase
Avec Maëlle Mays

Programme:
Mardi 28 > L’amour en mots (#1)
Mercredi 29 > Drague, consentement et M. Moustache (#2)
Jeudi 30 > Philamatologie (#3)
Vendredi 31 > Ivres d’amour et d’eau fraîche (HS)
Samedi 1er > L’intégrale de la saison 1 (#1/#2/#3)
Du 4 au 8 février > Mangez, ceci est mon corps (#4)

6 février 2020
Théâtre du Grand Rond