CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Les Dimanches de M. Dézert + Construire un feu// Théâtre Garonne




PICTURALES SOLITUDES LIVRÉES AU NÉANT


publié le 08/03/2020
(Théâtre Garonne)





« Dans cette foire aux âmes brisées
Où le vieux drame humain se joue
La folie m’a toujours sauvé
Et m’a empêché d’être fou […]
Je rêve tellement d’avoir été
Que je vais finir par tomber. »
H-F. Thiéfaine, Petit matin 4.10 heure d’été

 

On les avait déjà vus travailler ensemble au théâtre Garonne en 2014 dans Le Capital, puis séparément : l’un avec Demi-Véronique en 2018, l’autre avec Les Démons en 2019. Lionel Dray et Sylvain Creuzevault reviennent dans le cadre du festival In Extremis avec leurs spectacles respectifs, programmés le même soir : Les Dimanches de M. Dézert d’après Jean de la Ville de Mirmont est ainsi suivi de Construire un feu d’après la nouvelle de Jack London. Bousculer les attentes, repousser les limites : la soirée est marquée par deux partis-pris originaux et radicaux, et deux ambiances en contrepoint.

Petites poésies de l’absurde

Le blizzard s’est soudainement mis à souffler dans les ateliers du théâtre Garonne, à remplir l’un des plans du décor constitué de planches de bois aux arbres épars, placées les unes derrière les autres pour créer une profondeur de champ dans laquelle progressent un homme et son chien. La lumière est froide – non : glaciale ! – et l’homme et l’animal se perdent parfois dans le brouillard en silhouettes dont le souffle marque l’effort de la progression. Le public est embarqué avec eux dans la région du Klondike et ses paysages brutaux à -75°, narrés par Jack London.
Une atmosphère, mais aussi une intention diégétique en contraste total avec ce qui a précédé. Plus tôt dans la soirée, Lionel Dray interpelait directement les spectateurs depuis sa table où s’alignent des cailloux, placée dans un petit intérieur posé au milieu du plateau : sorte de laboratoire trop étroit pour le grand comédien, à cheval entre un salon et une cuisine, et dont les limites physiques s’avèrent vite problématiques. Le ton est d’abord laconique, faisant craindre l’un de ces lassants seul·e·s en scène au cours desquels le public est pris à partie, gêné d’être vu et remarqué. Mais rapidement, la réalité spatio-temporelle éclate tandis que la pièce bascule en show télévisé : un grand concours censé récompenser le meilleur scénario et dont le comédien devient à la fois narrateur, présentateur, jury et candidats. L’espace et l’utilisation des objets s’élargissent alors aux frontières de l’excentricité et de l’imaginaire absurde de ce grand gaillard confiné derrière son bureau, qui mène les spectateurs de bibliothèque en restaurant, de douche en rue, au cours d’une échappée burlesque décalée, poétique, et parfois magique…
Dans les deux pièces, les personnages ne sont pas incarnés : ils sont ; qu’il s’agisse de l’homme pris par les engelures et l’engourdissement, et de sa chienne haletante dans Construire un feu, ou de M. Dézert, des membres du jury, ou même de Jean-Luc Godard (!) dans Les Dimanches de M. Dézert. Les deux propositions s’accordent sur un travail esthétique conséquent et soigné : leurs scénographies si différentes, mais toutes deux confiées à Jean-Baptiste Bellon, créent une succession de tableaux au parfum de solitude. Une solitude qui attise les élans créatifs et mélancoliques pour l’un, et se révèle tragique pour l’autre.

Écouter le réel

Si les changements de posture et de voix de Lionel Dray donnent à voir les différents personnages, c’est dans le silence et le jeu de clown qu’il excelle. Ces instants de théâtre en abyme sont marqués par un rythme soutenu, un rapport au son se devant d’être parfait, et une expressivité exacerbée des gestes et du faciès. Leur silence révèle un malaise, une tension étirée à l’extrême qui finit par élargir les bouches en sourire, trop gênées pour exploser en rire.
Ce jeu, réduit parfois à la posture et au regard, est intégralement celui de Construire un feu, où la tonalité est beaucoup plus dramatique, accentuée par le murmure du vent, les souffles et halètements, le bruit des moufles tapées contre le corps ; un silence des mots brisé par une voix off offrant des extraits de la nouvelle originale.
Par ailleurs, si les deux propositions diffèrent par leur ambiance et bien qu’elles ne l’abordent pas de la même manière, elles se rejoignent également dans une interrogation des frontières entre théâtralité et réel. Révélation de l’envers du décor, oubli de texte, silence trop long, hasards… Autant de procédés qui peuvent évoquer un Andy Kaufman et cette incertitude du public quant à savoir si ce qu’il voit est encore ou non de l’ordre du spectacle, d’une mise en scène élaborée et prévue, ou d’une maladresse de laquelle tente, tant bien que mal, de sortir le comédien selon l’adage « the show must go on ». Une fragilité travaillée et profondément touchante, si bien que l’on se sentirait presque frustré·e que cela ne dure pas encore après les applaudissements, qui ramènent inexorablement le spectateur aux confins des sièges de la salle de théâtre.

Renard









Les Dimanches de monsieur Dézert, librement adapté de Jean de la Ville de Mirmont
de et avec Lionel Dray
Scénographie : Jean-Baptiste Bellon
Costume : Gwendoline Bouget
Production, diffusion : Élodie Régibier
Production : Le Singe

Construire un feu, d’après la nouvelle de Jack London – Une pièce de la série Les Tourmentes
Mise en scène : Sylvain Creuzevault
Avec Frédéric Noaille et Alyzée Soudet
Scénographie : Jean-Baptiste Bellon
Costumes : Gwendoline Bouget
Masques : Loïc Nébréda
Son : Michaël Schaller
Lumières : Gaëtan Veber
Production, diffusion : Élodie Régibier
Production : Le Singe

4 au 11 mars 2020
Théâtre Garonne