CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Les Démons// ThéâtredelaCité (Théâtre Garonne)




DÉBRIDÉ


publié le 17/05/2019
(ThéâtredelaCité)





Ils ont ôté leur mors, les voilà qui cavalent et pour le public, ce sera aussi une chevauchée à cru, contre le vent. Dans l’embrouillamini du ressenti, se dégage une évidence : le bonheur d’un théâtre habité, hanté par ses comédiens. Les voilà, les démons, qui captivent jusqu’à l’épuisement, jusqu’à cette dernière scène où Valérie Dréville n’en finit pas de déballer la redoutable métaphysique nihiliste de son personnage. C’est habité car ça vient d’eux ; la méthode de chantier adoptée par Sylvain Creuzevault transpire sur scène, le bouillon dramaturgique né de longues sessions d’improvisation impose son caractère. Et pour ce qui est du théâtre, il ne manque pas de saveur.

« Dieu est mou »

Les deux parties commencent dans les cimes. Tableaux de groupe, comédiens déchaînés, mouvements et dialogues anarchiques brisant le quatrième mur, jouant de cette « panique » de l’incompréhension contre laquelle une note explicative est distribuée ; on flaire quelque malice de la part de Creuzevault, dont la précédente création, le splendide Angelus Novus, s’était fait taxer d’hermétisme. Il distribue cette fois une feuille anti-panique à peine nécessaire car elle porte sur la fable. Qui n’est pas, dans l’affaire, ce qu’il y a de plus compliqué. La pensée active dans les dialogues et monologues, par contre, c’est une autre paire de manches.
C’est peu dire que des libertés sont prises. L’adaptation est ici refondation, sur les bases offertes par le romancier russe. Cette version des Démons embrasse mais dépasse la subjectivité d’un Dostoïevski marqué par le Congrès de Genève. Les représentants les plus juteux de l’Internationale avaient alors rhabillé le christianisme et la Russie tsariste. A travers son goût pour le grotesque, la mise en scène assume la portée satirique du romancier, tout en laissant s’ouvrir des réflexions où le spectateur peut trouver son propre chemin. Le moment de bravoure de Stepane offre une consistante et très actuelle mâche autour de la Pensée et de l’Action ; nous enfume-t-il ? Plus difficile à suivre sans doute, mais passionnant, le lien entre socialisme et athéisme. Il taraude les personnages, notamment l’exceptionnelle Kirilov·a, qui voit en Dieu un substitut à la peur de mourir. Il n’existe pas, mais Il est, et elle entend bien régler cet agaçant paradoxe.
Télescopages, cocktail de registres, effets visuels plus ou moins subtils, goût pour le mauvais goût : c’est un théâtre accidenté, habité par l’énergie du groupe, qui dialogue avec Dostoïevski plutôt que de prétendre le représenter. Si on regrette la beauté ésotérique de la création précédente, l’accouchement collectif est ici plus prégnant, la jubilation propre à l’écriture de plateau innerve le spectacle. Toutes les trouvailles ne sont pas pour convaincre, mais certains passages géniaux par leur incongruité révèlent la liberté tous azimuts qui précède la phase de fixation de l’écriture – pour autant qu’elle soit fixée. On donnerait beaucoup pour voir ces démons-là se jeter à corps et bagou perdus sur le plateau lors des improvisations. Ce doit être un peu fou, et un peu de cette folie reste, qui fait le sel de ce théâtre débridé.

Manon Ona









Librement inspiré du roman de Fédor Dostoïevski
Adaptation et mise en scène : Sylvain Creuzevault
Traduction française : André Markowicz
Avec Yann-Joël Collin, Valérie Dréville, Vladislav Galard, Michèle Goddet, Arthur Igual, Sava Lolov, Léo-Antonin Lutinier, Frédéric Noaille, Amandine Pudlo, Blanche Ripoche, Anne-Laure Tondu
Scénographie : Jean-Baptiste Bellon
Lumière : Nathalie Perrier
Costumes : Gwendoline Bouget
Masques : Loïc Nébréda
Régie générale et son : Michaël Schaller
Régie lumière : Jacques Grislin

Le 17 mai 2019
ThéâtredelaCité (Théâtre Garonne)