CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Les Bonnes// Théâtre National de Toulouse




LE GROTESQUE D'UNE DANSE MACABRE


publié le 08/02/2012
(Théâtre National de Toulouse)





On sait ce que Les Bonnes doivent à l’assassinat de Mme et Mlle Lancelin par les soeurs Papin, qui défraya la chronique judiciaire en 1933 et dont s’inspira Jean Genet pour sa pièce. Simple inspiration et dont il alla jusqu’à se défendre, puisque Claire et Solange ne sont pas Christine et Léa – au mieux la tentative de donner un fond à un crime resté inexpliqué, une personnalité à ses auteurs et, en filigrane, l’occasion d’instruire à charge le procès d’une société inégalitaire. Mais surtout, créer des monstres. On sait aussi le succès de ce texte qui, depuis sa création en 1947 par Louis Jouvet, a connu bien des interprétations. Jacques Vincey en donne à son tour sa version, somme toute assez « canonique » mais à laquelle Marilú Marini, Hélène Alexandridis et Myrto Procopiou confèrent, sur la scène du TNT, la démesure grotesque et trébuchante d’une danse macabre.

« Il est si simple d’être innocent, Madame »

Point de Solange et de Claire, pourtant, au début de l’histoire, mais un homme nu venu dire Comment jouer Les Bonnes, l’introduction que l’auteur donna à la pièce. Un avatar, donc, dont la présence fantomatique ne cessera ensuite de hanter le plateau de sa silhouette rhabillée d’ombre, marquant l’idée de Vincey selon laquelle l’auteur a mis l’essentiel de lui-même dans ses personnages : rien moins que le désir du tragique, une aspiration à atteindre le sublime en passant par les gouffres.
Enfin voici les bonnes, l’une en l’autre mêlées dans deux corps distincts : Solange l’aînée, effacée, versatile, admiratrice craintive d’une maîtresse qu’elle aime autant qu’elle la hait sans oser vraiment l’un ou l’autre ; et Claire sa cadette, mussant sous sa soumission de domestique obéissante les fureurs d’une même haine, la frustration que suscite son état, le désir irrépressible de la révolte et du meurtre. Deux servantes qui, dans leur mansarde, rejouent obsessionnellement leur petit Jour des Fous à elles dans le renversement des hiérarchies et la confusion des identités – un exutoire, une cérémonie où se mêlent le fantasme d’une impossible élévation et l’assassinat rêvé de leur patronne, qu’elles tenteront en vain par le tilleul et le gardénal.
Leur patronne : Madame, bourgeoise à la cruauté d’autant plus acide qu’elle est pétrie en parts égales de cynisme et de bonne conscience. Un tourbillon étourdissant de falbalas et de faux-semblants, de sautes d’humeur aux postures tragiques, aux rires hystériques. Femme impérieuse autant qu’elle peut être familière, condescendante, frivole, jamais oublieuse du fossé qui la sépare de ses domestiques, elle est celle qui caresse ou qui fouette au gré d’humeurs inconstantes. L’accompagnant, une absence : celle de Monsieur, amant que des dénonciations maniaquement étayées ont envoyé en prison, Monsieur dont une lettre annonce la libération et le prochain retour au foyer.
La Camarde ne touchera pas celle qu’il fallait. Ayant échoué dans sa tentative, Claire poursuit l’identification jusqu’à son double terme paradoxal : la mort, réelle, en Madame fantasmatique ; la survie espérée, exigée de sa soeur si fragile, en double obscur et accusateur punissant sa défaillance.

« Bas les pattes et découvrez ce cou fragile »

Genet avertit dès le départ par la voix de son avatar : Les Bonnes n’est qu’un conte, un récit allégorique – « il faut à la fois y croire et refuser d’y croire » – une pure matière à théâtre, méprisant le réalisme et le premier degré. C’est donc à bon droit que Jacques Vincey place sa mise en scène sur un terrain métaphorique, dès la première vision d’une scénographie à la simplicité trompeuse. C’est une évocation ouverte de demeure faite de grilles carcérales, une structure rigoureuse de poutres et de caillebotis métalliques éclairés de néons et de miroirs pendus, dont les rotations semblent accompagner la gambade funèbre et folle de celles qui l’habitent. Avec cela aucune de ces fleurs dont le texte ne cesse de rappeler la présence, mais un bouquet sans corolles et des pluies de paillettes. Et pour seuls gants ceux du ménage, un temps transformés en marionnettes roses et bleues.
Les marionnettes, justement, d’un funeste destin… Claire et Solange pourraient être jumelles dans leurs robes presque identiques, leurs perruques de même coupe. Hélène Alexandridis (Solange) et Myrto Procopiou (Claire) marquent toutefois peu à peu, par petites touches ou à traits violents, tout ce qui les lie et les sépare : une relation fusionnelle dont les confusions ne parviennent jamais à brouiller le rapport de soumission/domination qui est le leur, entretenant leur haine et leur désir d’élévation.
Marilú Marini (Madame) déboule en tempête entre ces grisettes fragiles. Débordante d’énergie, exploitant sans vergogne sa présence et sa voix extraordinaires, elle-même et Madame par elle jouent les tragiques et les évaporées avec un ébouriffant naturel dans l’excès. C’est elle qui porte l’essentiel de ce grotesque dont les autres n’usent que par éclats : l’outrance à la fois cynique et naïve, terrifiante et annonciatrice de désastre, des anciennes danses macabres.
Alors non, Les Bonnes vues par Vincey ne révolutionnent pas la lecture de l’oeuvre – on ne le leur demandait pas. Ne reniant rien d’une langue aux ornements incongrus, aux trébuchements vernaculaires, elles rendent parfaitement, en revanche, la balance du trivial et du merveilleux, du pathétique et de la farce que visait Genet dans sa propre quête d’élévation. Des monstres, oui – mais sublimes.

Jacques-Olivier Badia









De Jean Genet / Cie Sirènes
Mise en scène : Jacques Vincey,
assisté de Vanasay Khamphommala

Scénographie et costumes : Pierre-André Weitz
Lumières : Bertrand Killy
Musique et son : Frédéric Minière et Alexandre Meyer

Avec Marilú Marini, Hélène Alexandridis, Myrto Procopiou
et la participation de Vanasay Khamphommala.

© Photo Anne Gayan

08 février 2012
Théâtre National de Toulouse