CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Les Bonnes// Théâtre Garonne




JE DANGEREUX


publié le 24/11/2019
(Théâtre Garonne)





Robyn Orlin, réputée « enfant terrible de la danse sud-africaine », s’empare pour la première fois d’une mise en scène théâtrale avec Les Bonnes, pièce qu’elle a découverte à l’adolescence. Le travail de la chorégraphe, éminemment politique, trouve dans le texte de Genet une nouvelle occasion de sonder les rapports de classe et d’interroger l’asservissement et la domination, tout en se livrant à une étonnante exploration du double.

Trouble genre

Ayant l’habitude de mêler les arts, Robyn Orlin invite ici le spectateur à un film théâtral. Sur l’écran géant qui occupe le fond d’un plateau nu où se dessinent une régie son et pléthore de projecteurs, The Maids : une adaptation cinématographique de la pièce de Genet signée Christophe Miles. Une installation qui se révèle lieu de création en direct d’une bande-son omniprésente. Le décor du film devient celui de la pièce : grâce à une incrustation vidéo, les comédiens Maxime Tshibango et Arnold Mensah y endossent le rôle des bonnes. Un choix politique s’il en est : les domestiques sont noirs et la maîtresse blanche, une réalité qu’a longtemps côtoyée Robyn Orlin dans son Afrique du Sud natale. Mais aussi une représentation de l’organisation sociétale d’un imaginaire collectif largement partagé. En outre, les rôles de ces trois femmes sont tenus par des hommes : peut-être un retour à la genèse d’une pièce que Genet avait effectivement d’abord imaginée pour des hommes. Un jeu de contrastes poursuivi jusque dans les couleurs franches des costumes des domestiques Claire et Solange, qui tranchent et détonnent avec le décor bourgeois kitch des années 70 du film de Miles. Les sœurs imitent, exagèrent, incarnent avec emphase, singent les autres et elles-mêmes, à l’image de deux enfants ayant transformé en déguisement les habits des plus grands. Il·elle·s attendent que Madame rentre pour mettre un terme à ses grands airs et à sa fausse gentillesse. C’est décidé, à présent que Monsieur est en prison, Madame mourra ce soir. Au cours d’une dernière répétition, Solange et Claire préparent leur plus grande scène, celle d’une cérémonie punitive libératrice. Mais quand Madame apparaît, les choses ne s’avèrent pas si simples.

« Des esclaves qui s’aiment, ce n’est pas de l’amour » (Solange)

Au-delà des questions de classe et de la violence des rapports, inhérents à la pièce d’origine, la mise en scène de Robyn Orlin interroge les notions de race et de genre. Sa distribution provoque le trouble et livre une vertigineuse mise en abyme du double. Déjà au cœur de la pièce de Genet, le travestissement est ici poussé à son paroxysme. Chacun·e endosse le rôle de l’autre, jusqu’à se perdre dans le jeu des illusions. Les hommes jouent des femmes, les bonnes jouent les maîtresses, Solange joue Claire et chacun·e joue lui·elle-même avec sa propre image, se mirant sans relâche tel Narcisse courant à sa mort. Un effet miroir accentué par la technique utilisée : pour les besoins de l’incrustation vidéo et par un choix totalement assumé de placement de caméra, les comédiens jouent en grande partie de dos – faut-il y voir encore une marque du culot de l’artiste Orlin qui aime tant casser les codes ? Offrant ainsi à la caméra leur jeu, ils donnent l’illusion d’admirer sans cesse leur propre reflet, d’être enfermés à jamais dans un rôle. Cela rend encore plus fortes les scènes face au public, comme lorsque la danse-transe accompagnée par la musique d’Arnaud Sallé habite les corps sans fioriture ou qu’un personnage tombe le masque pour crier sa vérité sans fard. Les costumes, jamais tout à fait ajustés, ajoutent à cette idée du jeu permanent : on se déguise et on tente d’y croire. On est au théâtre, et jamais la metteuse en scène n’essaie de le faire oublier. L’illusion n’est que celle que chacun des personnages se construit, acceptant, sans s’en rendre compte, de participer au grand jeu du déterminisme en croyant s’en défaire.
Créant une fois encore la surprise, Robyn Orlin invite ainsi le spectateur à repenser son rapport au théâtre, et les comédiens à interroger leur rapport à la scène et au public, dans cette mise en scène qui ne se laisse pas si facilement apprivoiser. Et si finalement c’était à un grand jeu que l’artiste sud-africaine conviait ici le public : une gigantesque partie de « Qui est-ce ? », à la recherche du je originel ?

Véronique Lauret









© Arnaud Bertereau

de Jean Genet
Mise en scène : Robyn Orlin
Avec Andréas Goupil, Arnold Mensah, Maxime Tshbango
Création lumières et régie générale : Fabrice Ollivier
Création costumes : Birgot Neppl
Création vidéo : Éric Perroys
Création musique : Arnaud Sallé
Assistante stagiaire à la mise en scène : Adèle Baucher

Film The Maids (1975), réalisé par Christopher Miles avec Glenda Jackson, Susannah York et Vivien Merchant

20 au 23 novembre 2019
Théâtre Garonne