CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Les Années// Théâtre Jules Julien




LA MÉMOIRE DES AUTRES


publié le 22/04/2019
(La Cave Poésie - René Gouzenne)





Fidèle à son désir de proposer des écritures non-théâtrales (roman, poésie, témoignage…), En compagnie des barbares a pioché dans la bibliographie d’Annie Ernaux pour sa nouvelle création. Le foyer de la Cave Poésie accueille donc Nos Années, adaptation de l’un des plus célèbres livres de la romancière. Je, tu, elle…. nous, vous, elles… Un kaléidoscope féminin qui entrelace histoire personnelle et histoire nationale.

Vinyles et histoires de France

Adapter le roman d’Annie Ernaux à la scène, c’est se confronter au choix de la représentation de la narratrice principale. Parsemée de photos personnelles prises à différents âges – toujours décrites, jamais montrées au lecteur – cette autobiographie puise dans l’intime pour raconter l’évolution de la société française sur 60 ans. Une narratrice qui parle d’elle à la troisième personne pour s’effacer derrière le magma collectif et les années qui passent… Comment mettre en scène cette histoire à la fois individuelle et collective ?
Pour cette adaptation, le récit est porté par deux voix, celles de Karine Monneau et d’Eliot Saour. Seul(e) ou en duo, ces deux-là vont se compléter l’un l’autre, se soutenir, ou se chiper la parole. Très souvent, souligner les mots de l’autre en mettant un voile de musique. Des chansons crachées du poste transistor ou bien d’une platine vinyle : des photographies sonores d’une époque, d’une décennie, d’un évènement fondateur. Ainsi les oreilles suivent le fil des épisodes politiques et sociétaux au son de Glenn Miller, Jacqueline Taïeb, ou des Beatles. La frise chronologique couvre la vie française de la fin de la Seconde Guerre mondiale à la fin des années 2000, chaque époque possédant son lot d’espérances et de déceptions… L’hexagone se raconte à travers les modes, les préoccupations, les repas de famille et les objets-icônes ; la nouvelle berline Fiat, le chauffage central, la pilule contraceptive, le pin’s « Touche pas à mon pote ». Chaque époque est croquée en quelques descriptions. Le « il faut vivre avec son temps » des années 50 est balayé à la fin des années 60 par ce que De Gaulle nommera la célèbre chienlit. La société corsetée par des règles strictes est rejetée par la jeunesse, divisant le pays en deux catégories : les grévistes et les non-grévistes. A chaque époque ses personnalités… Coluche et les présidentielles, Mitterrand et sa force tranquille, Giscard et ses diamants… Les radios libres débarquent et osent tout, même lire du Marguerite Duras sur le premier album de Metallica. Les valeurs changent, l’esprit d’entreprise est porté aux nues par Bernard Tapie et Paul-Loup Sulitzer. On oublie la lutte des classes, on se rachète une bonne conduite en participant à des actions humanitaires. Les signes extérieurs de richesse sont peu à peu contaminés par la précarité, le chômage et le SIDA. La « Bof génération » se prend une claque, et se jette dans des années 90 plus douloureuses. Parmi les points de bascule qui font office de virage fondateur, les attentats du 11 septembre plongent le monde entier dans une époque plus sombre. Les écrans de télévision diffusent en boucle les images ; des images qui se font d’ailleurs de plus en plus présentes, avec l’arrivée de nouveaux téléphones (portables) et d’Internet. « L’obscurité des siècles précédents » n’est plus, tout est question de diffusion et de transparence, de mondialisation et de données partagées à mille à l’heure… Partout, encore, la musique. Le crépitement chaleureux du disque vinyle.

Concentré et malin

Les spectateurs ayant le livre en tête pourraient se questionner sur l’absence de la narratrice dans cette adaptation. Une absence inattendue, mais pas forcément désagréable. Là où une évocation aurait peut-être pu alourdir le récit par des allers-retours entre individuel et collectif, la mise en scène de Karine Monneau et Sarah Freynet prend le contre-pied. La trame du texte est conservée, le fil rouge photographique quant à lui est remplacé par des extraits musicaux. En lieu et place des photos d’Annie Ernaux, des pochettes d’album que l’on tourne comme un almanach. La scénographie s’appuie sur une ingénieuse table gigogne, dont l’effeuillage progressif traverse les époques et les matériaux. Tantôt table de banquet, table de cuisine en formica, ou mobilier aux couleurs plus industrielles, le meuble fournit autant de supports de jeu et d’objets à détourner de leur fonction première. Une vraie boîte à malice…
La mise en scène s’appuie sur la complicité des deux comédien.ne.s, et s’amuse de contrastes entre l’énergie posée de l’une et le grain de folie de l’autre. Eliot Saour apporte beaucoup de fraîcheur décalée au récit. Tour à tour danseur, mime-clownesque, jeune donzelle à bikini, ado des cités, embrouillamini de radio, bruits de fond, human beat box, le jeune comédien issu du Conservatoire de Toulouse surprend par ses saillies humoristiques. Le spectacle apporte ainsi un éclairage différent de celui du livre, tout en conservant son esprit. S’il y avait une petite réserve à émettre, ce serait dans la tentation à venir « chercher le public » en usant de l’aspect festif de certaines séquences. Le texte et la scénographie se suffisent à eux-mêmes, et ces Années sont suffisamment riches pour emporter le public avec enthousiasme dans cette folle histoire du temps. Le puissant pouvoir évocateur de la musique renvoie chaque spectateur à ses propres souvenirs liés à telle ou telle chanson. Ce peut être le souvenir d’une époque, ou d’un moment particulier de sa propre vie. Pas besoin d’avoir été adolescent en 1971 pour coller des souvenirs sur les Doors… Il y a des musiques comme ça – bougrement universelles – que tout le monde s’approprie. Jeunes, vieux, hommes, femmes, etc. Et c’est possiblement cela qui interpelle le plus : d’avoir substitué l’intime de la narratrice à celui des spectateurs, comme si le projet d’Annie Ernaux continuait d’atteindre son but. Non pas de se raconter soi-même par égocentrisme, mais d’être le catalyseur d’une histoire en cours, une sorte d’éponge anonyme qui perçoit les infimes changements de cette société.
Les Années sont cette mémoire ; une mémoire que tous les Wikipédia du monde auront du mal à imiter. Voilà ce qui s’appelle être en belle compagnie.

Marc Vionnet









1h10
Adaptation et mise en scène : Karine Monneau et Sarah Freynet
Jeu : Karine Monneau et Eliot Saour
Décor : Gilles Géraud
Collaboration artistique musicale : Olivier Gal
Collaboration artistique, chorégraphie : Mireille Reyes
Lumière : Raphaël Sevet

© Marc Vionnet / Le Clou dans la Planche

22 avril 2019
Théâtre Jules Julien