CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Les Affaires sont les affaires// L'Escale




NOUVEAU ET ANCIEN MONDE


publié le 13/12/2018
(L'Escale)





L'adoration du million !… C'est un sentiment bas, commun non seulement aux bourgeois, mais à la plupart d'entre nous, les petits, les humbles, les sans-le-sou de ce monde.

Journal d'une femme de chambre



Qui lit encore Octave Mirbeau ? Le nom, pourtant, résonne toujours. C’est que sa qualité de journaliste dreyfusard est passée à postérité. C’est que son intransigeance anarchiste se rappelle parfois, au gré de citations semées sur la toile. Une mémoire de surface, qui garde finalement peu de traces de ses œuvres, lesquelles sortent des placards au gré d’adaptations cinématographiques ou d’initiatives théâtrales, comme celle du Grenier de Toulouse. Devenu proverbial, le titre de la pièce est plus connu que la pièce même, c’est dire !
Dans son Journal d’une femme de chambre, cet auteur atypique donnait à voir le beau monde à travers la langue bien pendue et le regard malicieux d’une soubrette. Ce n’était pas joli joli. Les Lanlaire font ici place aux Lechat, et ce n’est pas très beau à voir.

Le cynisme de Mirbeau

A la fin de cette première, des spectateurs s’étonnaient de percevoir quelques échos. Très clignotants dans le climat actuel, certains échanges entre les personnages peuvent, il est vrai, donner l’impression de voir jouer une pièce de notre temps. Pourtant, rien de plus historique que la lutte des classes dépeinte dans cette comédie. Le nouveau monde, incarné par Isidore Lechat, finit d’achever l’ancien monde, symbolisé par le marquis de Porcellet. Le Second Empire s’est écroulé, la Troisième République bat son plein, un siècle de transition plein de parvenus aux dents longues, de Rastignac et de Bel-Ami, vient de s’achever. La revanche sociale, la figure du self-made-man ne devant son destin qu’à son sens des affaires, tiennent lieu d’idéal. La fortune reste le plus court chemin vers la sphère politique, et dans ce sacre de l’Argent gagné (et non plus légué), l’art et les sciences humaines n’ont plus de poids. A l’autre bout du siècle et de l’Atlantique, vous obtenez Trump. Mais avec Mirbeau, nous n’en sommes qu’aux prémices : les derniers aristocrates, partout en Europe, cèdent définitivement le pouvoir aux démocrates et leur fortune, à la bourgeoisie d’affaires. L’empreinte sur le littérature est majeure : sur bien des plumes on lit le scepticisme face à cette transformation, quand les archaïsmes qui devaient être balayés par la Révolution ont simplement changé de forme, tout en perdant leur brillant. La servitude du peuple s’offre à présent au Capital, et les bourgeois s’engraissent tout en détruisant les valeurs portées hier par la noblesse. Trivialité et intérêts personnels sont épinglés par la littérature comme les tristes lois des nouveaux riches. Ce qui aboutit ici à des caractères très marqués, caricaturaux par nature.
Ainsi en va-t-il de ce personnage phallocrate, plus odieux qu’idiot, d’Isidore Lechat (Laurent Collombert). La présence de son épouse (Laurence Roy) permet de relever sa misogynie, tandis que sa fille (Rose-Hélène Michon) incarne la résistance de l’esprit. Selon une trame classique, elle va cultiver un amour rebelle (pour le jeune secrétaire de son père, Yohann Villepastour), alors que ce dernier espère la marier avec le fils du marquis de Porcellet (Denis Rey). Ajoutez à ces ingrédients un jardinier, symbole prolétaire (Romain Lavalette), le fils Lechat, premier échantillon de ce que l’on appellera plus tard la jeunesse dorée (Cédric Guerri), et enfin deux escrocs un peu trop optimistes (Muriel Darras et Denis Rey) : vous obtenez une comédie de mœurs de facture rigoureusement traditionnelle. Le jeu et la mise en scène du Grenier le confirment avec aplomb, par des incarnations généreuses – un vrai sanguin, ce Collombert – et un décor massif, dans la pure tradition du boulevard. Alors oui, sans doute est-ce d’avoir vu, longtemps avant lui, Molière dézinguer les vieux barbons autoritaires : la veine pamphlétaire de Mirbeau ne se présente pas ici sous son jour le plus saisissant, le plus surprenant. On s’y sent en terrain théâtral conquis depuis longue date. La mise en scène de Stéphane Battle n’a pas non plus pour ambition de réinventer la forme d’origine, si ce n’est en décuplant la misogynie du personnage (par le choix de Muriel Darras sur un personnage masculin). Il s’agit là de jouer le texte – ce que le Grenier a toujours su faire, et ce par quoi cette joyeuse bande réunit son public. C’est une comédie cynique, pas un vaudeville, ni du café-théâtre. Dans la gamme des comiques, le personnage central y est plus agaçant que ridicule, on ne s’y poile donc pas à tours de bras. Mais de ce côté-là, vous pouvez sans souci compter sur le duo Darras-Rey, qui sème ses petits cailloux burlesques avec efficacité.
Une nouvelle occasion de moquer les cons, espèce en mutation perpétuelle, dont Mirbeau et le Grenier vous présentent un beau spécimen.

Manon Ona









À partir de 10 ans

Octave Mirbeau / Stéphane Battle
Avec Laurence Roy, Rose-Hélène Michon, Muriel Darras, Laurent Collombert, Denis Rey, Cédric Guerri, Yohann Villepastour et Romain Lavalette
Lumière : Alessandro Pagli
Décor : Association Muzic’All

Photo : David Gaborit

13 décembre 2018
L'Escale