CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

L’Envol// Les Mazades - MARIONNETTISSIMO




DESTINATION : AU-DELÀ


publié le 27/11/2018
(Les Mazades)





Cette conférence pour « apprendre à voler sans artifices » débute par un dessin sur un fly-case : jolie entrée en matière, qui n’est que le début d’une petite collection de jeux de mots et d’esprit dispersés l’air de rien dans le spectacle des Lenclos. Un père et un fils qui réussissent à n’effleurer qu’à peine la référence mythologique à Dédale et Icare ; bien que profonde, elle aurait été prévisible. Seul moment de soleil éblouissant : celui où le contre-jour est nécessaire pour réussir à voler devant le public… Rien n’est donc laissé au hasard, pas même les fly-case…

Vol analogique

Ces caisses de rangement font partie d’une scénographie a priori sans autre esthétique que l’honnêteté de la technique. Seul un pan de décor qui sert pour quelques scènes revêt une apparence figurative : celle d’un intérieur neutre, ancrant ce délire dans la réalité triviale d’un quotidien tout à fait banal, celui du matin qui laisse émerger les rêves de la nuit, le rêve de l’envol. Un paysage de machines et d’outils de musique, captation, projection, acrobaties, trucages et théâtre d’ombres… Le plateau est beau comme un vieux réveil au mécanisme apparent.
Et cette transparence partielle participe d’ailleurs de la poésie de L’Envol : mis à part quelques tours d’illusion dont on trouverait la solution sur internet, leurs numéros de prestidigitation sans mystères parlent moins de l’impossible que du principe de bricoler des astuces pour partager telle ou telle image, souvent poétique, régulièrement drôle. Une magie du visible qui servirait davantage l’image que l’effet. Parmi les machines plutôt chouettes de ce duo de la bidouille, on retrouve une collection de jouets optiques et sonores, réagencés et réinventés à leur manière et pour les besoins de cette recherche sur le vol. Comme des Djs derrière leurs platines cinématographiques, faisant tourner vinyles et phénakistiscopes ou zootropes, le duo inventif déroule un mouvement d’envol au fur et à mesure du spectacle, par la succession d’images qu’ils donnent à voir. Du foliotrope (flip-book) animé manuellement au synthétiseur modulaire activé par le machiniste-musicien… Tout est manipulé, projeté, diffusé en direct par les deux chercheurs-fous, qui en faisant se rencontrer au plateau différentes techniques des derniers siècles, créent une espèce de faille temporelle.
En parlant de temps, l’enchaînement des différentes séquences et transitions est assez fluide, le rythme du spectacle est bon et ne contient pas de longueurs – excepté peut-être un moment dû à une contrainte technique. Certaines scènes sont bien développées, tandis que d’autres auraient pu laisser leur bonne idée germer davantage, mais c’est qu’ils ont ouvert là une boîte de Pandore dont seule une infime partie a le temps de s’échapper. En les voyant, on extrapole ce qu’ils ont dû explorer comme matière autour du vol et de ses techniques, et on aimerait en voir encore plus – c’est pour cela que la distribution d’un planning pour apprendre à voler en trois semaines est bienvenue, consolant un peu les spectateurs.

You believe ? Well, you can fly ! CQFD.

En effet, il y a beaucoup à explorer et la conférence navigue entre références historiques, artistiques, concréto-concrètes, symboliques, spirituelles… Mais toujours de manière très modeste. Même la physique quantique est convoquée, fascinante discipline qui rejoint, très naturellement, leur capacité à créer de la poésie scientifique. C’est d’ailleurs ce décalage entre un thème irrationnel, absurde, utopique, et la conviction scientifique avec laquelle ils l’abordent, qui confère à ce spectacle hybride toute sa personnalité et son humour.
Décalage que l’on retrouve dans la voix particulière, la ferveur sans emphase et l’expression imperturbable du jeune interprète et auteur des Conférences de poche. Un jeu très clownesque, dans ce que le clown a de déroutant, d’à la fois profondément sincère et hors des conventions. On pourrait finir par se lasser de son style, mais l’aspect conférencier légitime, aux yeux du public, le fait qu’il ne joue personne d’autre que lui-même, le rendant sincère et attachant, comme son père.
Mais si ce jeu donne clairement le ton au spectacle, il n’est qu’une partie des moyens d’expression employés. Une musique analogique riche en variétés de vibrations et fréquences, voletant d’ambiances en mélodies… Un dessin au trait « pur » comme le vol qu’ils tentent d’atteindre – ligne simple, épurée mais vacillante, graphique, dans la mouvance actuelle des bédéistes et autres illustrateurs sortis des beaux arts européens… Ses personnages et silhouettes expressifs ou archétypaux, aux proportions et perspectives affranchies, un peu enfantins, participent d’une légèreté de ton agréable. La complicité des deux artistes entraîne celle de leurs moyens d’expression pour façonner, au-delà de leur discours, de leurs démonstrations et illustrations, une version démo du « vol pur », une fraîcheur simple, accessible mais intelligente. Cette première création commune est une belle réussite.

Gladys Vantrepotte









Auteurs et interprètes : Léon et Bertrand Lenclos
Regards extérieurs : Juliette Dominati et Laurent Cabrol
Création graphique : Léon Lenclos
Création musicale : Bertrand Lenclos
Création lumière et régisseur : Francis Lopez
Création marionnettes : Steffie Bayer et Nicolas Dupuis
Construction décor : Amina Dzjumaéva, Laurent Fayard, Didier Pons, Denis Poracchia, Jean-Pierre Revel, Éva Ricard.

Crédit : Dandy Manchot

27 novembre 2018
Les Mazades - MARIONNETTISSIMO