CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Le Triomphe de l’amour// ThéâtredelaCité




CAMPAGNES AMOUREUSES


publié le 08/02/2019
(ThéâtredelaCité)





Dans cette production aux multiples et prestigieux partenariats, Denis Podalydès met en scène Le Triomphe de l’amour, une pièce de Marivaux qui déconstruit le discours amoureux, ce récit répétitif où la langue joue un primordial rôle de transmission de codes universels. Il s’agit également d’une intimité en acte. Le sentiment amoureux n’est pas mis en question, mais son langage l’est : stratégies de justification pour convaincre et dépasser les obstacles, craintes, scrupules, mœurs et codes sociaux… Elle devient le récit fabriqué du désir qui cherche et déclenche, comme le bruit d’un appeau qui attire tel ou tel gibier. Marivaux, autrefois décrié pour son excès de raffinement, tisse des dentelles de mots qui contiennent subversion et modernité.

« C’est l’amour et la justice qui m’inspirent »

En pleine nature, emblématique des origines de l’homme, un jeune homme a été éduqué loin du monde par un philosophe qui l’a toujours écarté des intrigues sociales. Cette innocence jette une lumière sur tous les personnages de la pièce. Que c’est beau, que c’est joli ! Tout est fait pour rendre l’atmosphère enjouée et bucolique. Le décor repose sur une gracieuse asymétrie où buissons, ruisseaux, cabane de bois, passerelles et terrasse s’agencent formidablement, pour une comédie des émois et pâmoisons dans un jardin. La grâce technique et sensuelle des comédiens, la musique qui accompagne les récits, tout excite et trouble les esprits : une version ciselée et sophistiquée du raffinement du XVIIIe. L’atmosphère crée une tension propice aux jeux du dramaturge. Il va ici au-delà de toutes ses autres pièces, par la construction des sentiments (via le quiproquo) comme leur caricature. Pas de désir genré puisque l’héroïne est une jeune princesse en habits de prince. En grande campagne amoureuse, elle a un vrai programme de libertinage en tête : très simplement, conquérir tous les cœurs de la contrée innocente pour arriver à enlever le jeune homme de sa retraite, réduire les leçons de philosophie à une morale défaite, et rabaisser la posture de chacun à une caricature des frustrations de son statut, de son âge et de sa classe. Tels sont les pièges de l’amour quand on le sacrifie à la politique, au rang, à la vengeance, aux idéaux.

Le jeu du pouvoir

Podalydès déploie l’ensemble des scènes comme une chasse orchestrée par des appeaux loufoques et comiques dénaturant les cris des animaux, autant de signaux de la fausseté qui détourne les cris de l’amour et du désir : un jeu grossier du boniment, trop facile à jouer. Hormis la maîtresse du jeu de dupes, les autres protagonistes piégés n’ont que le loisir de découvrir leur sensualité et des sentiments dont ils se détournaient et qui les prennent par surprise. C’est une chasse à l’homme : épier, embrasser et dissimuler. Par un savant jeu des volumes et de l’espace, le beau ciel de peintre qui nous faisait face s’est retiré et la cabane a pivoté sur elle-même : le spectateur sait toutes les entourloupes, mais il ne sait rien de l’amour. Tous les obstacles posés ont aiguisé le jeu de la conquête et ont resserré l’intrigue finalement très politique — ses motifs sont par ailleurs assez tordus et plaqués sur un fond historique « à l’antique », comme l’aimait le théâtre classique. Comme toujours, les domestiques sont les seuls qui, conservant le secret des idylles multiples, en profitent pour soutirer toujours plus d’argent et des promesses de gratifications en échange de leur soutien à la vaste campagne amoureuse que mène Phocion/Léonide. Tout reprend sa place bien « comme il faut », pourtant on aura bien ri de cette farce amère où tous ont fait crédit au système dominant qui capitalise par la séduction : au nom des beaux sentiments et des nobles causes passéistes, le boniment était grossier, mais il a fonctionné à plein régime. Une belle campagne, vraiment !

Suzanne Beaujour









De Marivaux
Mise en scène : Denis Podalydès, sociétaire de la Comédie-Française / C.I.C.T. – Théâtre des Bouffes du Nord
Avec Edwige Baily Jean-Noël Brouté Christophe Coin Philippe Duclos Stéphane Excoffier Leslie Menu Dominique Parent Thibault Vinçon
Direction musicale : Christophe Coin
Costumes : Christian Lacroix
Scénographie : Éric Ruf
Lumières : Stéphanie Daniel
Son : Bernard Vallery
Maquillages et coiffures: Véronique Soulier-Nguyen
Assistant à la mise en scène : Laurent Podalydès
Assistante scénographie : Caroline Frachet
Assistant costumes : Jean-Philippe Pons
Peintre décorateur : Alessandro Lanzillotti
Construction des décors : Les Théâtres de la Ville de Luxembourg
Confection des costumes :Théâtre de Liège

photo : Pascal Gély

8 février 2019
ThéâtredelaCité