CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Le SAS// Théâtre du Grand Rond




SOMBRE COMME L'ESPOIR


publié le 06/11/2016
(Théâtre du Pavé)





Les pendrillons rouges du théâtre du Pavé sont remontés, recroquevillés sur les perches. Sur scène ce soir, le rideau est noir. Comme un tableau géant, évidé en son centre par un carré de vide, il fait face au public, surveillé par une gardienne qui fait les cent pas le temps que la lumière s’éteigne, laissant place à la première de la nouvelle création de Beaudrain de Paroi.

Dire de l’intérieur

Très belle scène d’ouverture : lumière braquée sur la détenue, dans l’encadrure de la fenêtre. Autour de ce carré, le noir. On comprend que c’est une « Partante » : dans quelques heures, les seize ans d’enfermement prendront fin et elle sera libérée. Le rideau est lâché au sol, ouvrant l’espace. Les murs sont tombés mais la prison est toujours là. L’ouverture par laquelle la Partante regarde est au sol à présent, et elle se tient accroupie au-dessus de la béance : et si le « trou », finalement, c’était l’extérieur ?
Les arrêtes de sa cellule demeurent, cube métallique, et tandis qu’elle y tourne en rond, la marche amenant la pensée, la Partante utilise sa dernière nuit blanche pour parler, faire sortir son ressenti et ses souvenirs avant de sortir physiquement, définitivement. Sur un sol couleur béton, incliné de manière asymétrique, scène instable de ses dernières pensées, ancien refuge de ses émotions, sol d’une prison prête à la recracher dans le monde extérieur.
Le texte de Michel Azama, inspiré d’ateliers d’écriture et de théâtre réalisés en 1986 à la prison centrale de femmes à Rennes, est riche, complexe, tantôt froid tantôt intime. Ce sont des fragments, des morceaux de vie quotidienne, de témoignages, d’émotions et de réflexions comme pris sur le vif, et remis dans un ordre qui suit une certaine cohérence malgré les nombreux allers-retours.
Le choix de mise en scène de Jean-Pierre Beauredon offre l’intimité d’un personnage unique, qui assume à elle seule toutes les voix du texte, au fil de ses pensées, comme elle se rappelle les dires des autres. Ce fil continu parfois dur à suivre est incarné de manière juste, en cela que la Partante n’incarne justement pas toutes les personnes dont elle relaie la parole mais nous livre ces mots par le prisme de sa mémoire, et dans un besoin peut-être de faire parler celles qu’elle s’apprête à quitter.
Tandis que les yeux du public sont rivés sur la comédienne, la matonne réapparaît de temps en temps en fond de scène, derrière l’écran de tulle, rappelant la relativité de l’intimité de la détenue, et la réalité de sa solitude toute paradoxale puisque quelqu’un est toujours là pour la surveiller, sans pouvoir entretenir de réelle relation avec elle.

Zone de l’entre-deux

Le sas est la pièce du no man’s land, l’espace de l’entre-deux. La « partante » n’est pas encore dehors, mais elle n’est déjà plus vraiment dedans et cette ambivalence transparaît via plusieurs aspects.
Cet espace en transition est d’abord visuel : l’équilibre oscille entre chaud et froid, entre froideur de ce qui est dit et chaleur de la lumière qui se réchauffe au fur et à mesure que l’aube se lève ; entre austérité du décor (fait d’un sol et de trois bancs) et apaisement par les images de la mer et de ses vagues, en arrière-plan. Les effets de lumière et de vidéo, s’ils apportent parfois un certain rythme et des évocations intéressantes – porte qui s’ouvre, balayage de phares… –, ne semblent cependant pas toujours calés sur le bon timing, comme un écho décalé par rapport au texte qui ne fait pas systématiquement sens, mais cela reste à ajuster, en ces premiers pas de création. La scénographie se situe globalement dans cette mesure entre esthétisme et réalisme, plutôt symbolique, et en même temps assez épurée pour mettre la parole en valeur.
Transition du passé au futur en passant par le présent, le cheminement mental de la partante nous confie seize années derrière les murs, ses rêves et ses craintes quant à l’avenir. Son présent, c’est ce qu’il y a entre les deux, cette dernière nuit en prison. On reçoit peu de détails sur ce qui l’a menée en prison, car ce n’est pas le propos. Il est question ici de l’humanité dans ce qu’elle a de plus fragile et de plus contradictoire, et d’un témoignage que l’âge du texte n’a pas fait vieillir.
Des conditions dures décrites d’une belle plume, dans une langue riche et très littéraire, pas évidente à porter, ni à écouter en continu. Pourtant Cathy Brisset relève le défi, seule – ou presque – face à son audience. Son regard est profond, sa tête baissée et ombragée cherche à se relever, à assumer une identité nouvelle. L’âpreté des situations est rendue au texte par la voix qui le porte, cassée, hachée et avaleuse de syllabes, comme pour dévorer des mots trop lourds de sens, trop durs à mâcher. Le texte et le jeu de la comédienne, puissants, sont empreints à la fois de dureté et de tendresse, d’horreur et de légèreté. Ce discours à la fois dur et optimiste, où la liberté est devenue tellement inconnue qu’elle effraie celle qui s’apprête à la retrouver, est un sas de départ et d’entrée.

Gladys Vantrepotte









Compagnie Beaudrain de Paroi
Texte : Michel Azama
Mise en scène : Jean-Pierre Beauredon
La partante : Cathy Brisset
La gardienne : Véronique Lauquin
Scénographie / Costumes : Eric Sanjou
Lumières : Manfred Armand
Musique : Claude Delrieu

© Pierre Boé – Le Clou dans la planche

20 au 24 octobre 2020
Théâtre du Grand Rond