CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Le Rosaire des voluptés épineuses// Théâtre Sorano




LA BELLE ÉNIGME RODANSKI


publié le 04/02/2019
(Théâtre Sorano)





Un grand comptoir occupe toute la largeur du plateau et limite l’espace en profondeur. Dans un éclairage sombre aux reflets verts et violets, lumière surnaturelle, un barman prépare des cocktails. Derrière lui, un grand bas-relief gris déroule une mer de vagues, de feuilles d’acanthes ou de fougères et marque le fond de ce décor. Une atmosphère de boite de nuit. Où sommes-nous ? Dans un rêve éveillé, dans un roman de série noire, dans un film d’Hitchcock, dans un tableau inconnu d’Edward Hopper ou de James Ensor. Carlton, le barman (Frédéric Roudier), de rouge vêtu, écoute les confidences d’un client, Lancelot (Frédéric Borie), qui semble se confier à lui et évoque longuement la mort et l’enterrement de Madame, assassinée. Il est bientôt rejoint par une femme, blonde fatale, la dame du Lac (Elodie Buisson). Est-ce Madame ? « Faire revenir une morte est un acte poétique. Si je prends sa place, il faut que je me mette dans l’ambiance » dit-elle. Le sens se dérobe. Mais les mots échangés, énigmatiques sont magnifiques et exercent leur pouvoir de fascination sur le spectateur. La voix amplifiée des comédiens ajoute au mystère et à l’abstraction du texte… Georges Lauvadant met en scène Le Rosaire des voluptés épineuses, seule tentative théâtrale du poète surréaliste Stanislas Rodanski.

« C’est ma fête et mon rêve d’enneigement que l’on célèbre. »

Stanislas Rodanski est né à Lyon en 1927 et mort en 1981. Il a passé la moitié de sa vie interné en hôpital psychiatrique. Son œuvre protéiforme et singulière est principalement poétique et se caractérise par sa beauté formelle faite de fulgurances, d’obsessions. Le Rosaire des voluptés évoque en tous sens la mort, l’amour, la beauté, l’érotisme, la femme fatale, le désir, la rencontre, la poésie, et tout cela traverse d’une façon fulgurante les mots prononcés sur scène. On ne comprend pas tout. Les deux comédiens parlent parfois en même temps. Puis, des vers de Racine sont prononcés : « Que le jour recommence et que le jour finisse/ Sans que jamais Titus puisse voir Bérénice,/ Sans que de tout le jour je puisse voir Titus? ». On est en état d’apesanteur, sans repères, comme hors du temps.

« L’eau des vitres est un bain de lune »

Est-il possible de mettre en scène un texte poétique, surréaliste de surcroît ? Ce qui est donné à voir est prenant, littéralement envoûtant. Les décors et les costumes de Jean-Pierre Vergier n’y sont pas pour rien. Mais Georges Lavaudant a conscience du défi que constitue cette aventure théâtrale. C’est pour cela qu’il intercale à différents endroits de son spectacle deux textes autobiographiques où Rodanski raconte sa guerre et son expérience concentrationnaire, comme pour donner un peu de sens au spectateur. Mais paradoxalement, cette tentative d’offrir une pause rationnelle et narrative, pour intéressante et bouleversante qu’elle soit, semble contre-productive : elle parasite le discours poétique par l’évocation de l’histoire personnelle de l’auteur et offre au spectateur une fausse piste qui le fait sortir de ce rêve théâtral. Cette incursion dans la rationalité en brise un peu le charme. Il n’y a rien à comprendre, il faut tout ressentir, accepter d’être immergé dans le flux verbal et poétique de ce Rosaire, une expérience rare et exigeante pour le spectateur.

Stéphane Chomienne









Mise en scène : Georges Lavaudant
Avec Frédéric Borie, Élodie Buisson, Frédéric Roudier, Clovis Fouin et Thomas Trigeaud
Chorégraphie : Francis Viet
Décor et costumes : Jean-Pierre Vergier
Son : Jean-Louis Imbert
Lumière : Georges Lavaudant
Maquillage, coiffure, perruques : Sylvie Cailler et Jocelyne Milazzo
Construction du décor : Ateliers d’Humain Trop Humain – CDN Montpellier
Conception de la robe : Sylvie Khelili
Régie générale : Philippe
Chef Régie lumière : Cristobal Castillo-Mora

photo : Marie Clauzade

4 février 2019
Théâtre Sorano