CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Le Roi se meurt// Théâtre du Pavé




C’EST AINSI QUE LES ROIS MEURENT


publié le 07/10/2018
(Théâtre du Pavé)





La pièce était-elle ou non drôle ?
Moi si j'y tenais mal mon rôle,
C'était de n'y comprendre rien.
Est-ce ainsi que les hommes vivent ?

Aragon


Francis Azéma a donc laissé Molière de côté, en ce lancement de saison du Pavé, pour une pièce considérée comme majeure dans l’œuvre de Ionesco, mais assez peu montée. Et pour cause ? Au mieux, on admettra qu’il y a là un sacré morceau.
Le Roi se meurt, donc, qui mourra bel et bien. 1962 : malade, persuadé d’être condamné, Ionesco retrouve son double théâtral, Bérenger, et écrit en très peu de temps cette pièce à la fois fascinante (par son sujet) et discutable (dans sa facture). Une tragédie dont la trajectoire fatale, désacralisée et scellée par un compte à rebours, se teinte d’absurde, moins qu’en d’autres pièces toutefois. Une farce métaphysique et grinçante, où le médecin royal est aussi le bourreau.

Memento mori

La fin de règne est annoncée : fissures, lézardes, une salle du trône « vaguement délabrée » à laquelle Camille Bouvier, scénographe des Vagabonds depuis quelques saisons, a prêté son goût pour la verticalité, goût déjà observé dans Bérénice. Les lumières de Grangil et de Ludovic Lafforgue chatoient sur des teintes douces et métalliques, en écho au style industriel. Une fois entrés dans cet espace continûment traité en plan large, les six personnages de la pièce y demeureront (ou presque), pour vivre la lente et inexorable agonie de Bérenger, roi démiurge.
Car il avait tous les pouvoirs et incarnait, comme la figure de l’écrivain, la puissance créatrice : faiseur de mondes, initiateur du mouvement. Sa parole était performative, c’en est fini, sa voix et son sceptre n’ont plus de jus : le voilà sommé de rejoindre le décevant commun des mortels. Marguerite, reine délaissée pour une plus jeune épouse, le lui rappelle sans détours, tandis que Marie, la préférée, refuse que s’éteigne une flamme en laquelle elle continue de croire. La première (Corinne Mariotto) incarne à la fois la sévérité du réel et la douceur de la raison face à l’inéluctable ; liberté d’y ajouter une lecture plus politique concernant le besoin de renouvellement – en finir avec les dictatures séculaires. La deuxième reine (Cécile Carles) appartiendrait paradoxalement à un monde ancien, archaïque, en train d’étouffer sous les toiles d’araignée péniblement nettoyées par Juliette (Mona Bouyer). Cette dernière représente, avec le Garde (Pierre-Armand Malet), l’âme protectrice de ce château-univers en désagrégation. Au milieu, l’indéfinissable médecin-bourreau (Denis Rey) est un si étrange fruit de l’effroi et de l’angoisse éprouvés par Ionesco, qu’il ouvre pas mal de portes pour l’interprétation.
Et justement, la pièce est ici réinterprétée. Francis Azéma offre une lecture technologique de ce nouveau monde qui bousculerait l’ancien. Le médecin et Marguerite deviennent ainsi les maitres du mouvement et de la parole, au moyen d’une sorte de tablette. Avec cet angle numérique, la fin de la pièce n’est pas sans rappeler l’effroyable Soleil Vert et son euthanasie voluptueuse des personnes âgées… Et dans l’ensemble, pourquoi pas, actualiser l’univers de Ionesco ne fait pas de mal. L’interprétation technologique ôte à la pièce un peu de son caractère saugrenu – cette agonie farfelue devient logique scientifique, clinique – c’est sans doute le seul danger pour ce choix de mise en scène, qui prive le texte d’une séduisante bizarrerie.
Or les dangers ne manquaient pas. On ne va pas se mentir, Ionesco a écrit des pièces plus faciles à monter. Si la question métaphysique est passionnante – qu’est-ce que mourir ? –, si le vertige qu’elle ouvre est sans fond – doit-on accepter ou conjurer sa propre mort ? – on se demande pourquoi le diable d’homme n’a pas fait mourir son roi en une heure trente au lieu de deux. En taillant un brin dans certaines de ses tirades, par exemple. Ramenée à l’os, la pièce a de quoi captiver, mais cet os-là est très enrobé et on décroche dans certains virages. Difficile, pourtant, de couper ce que Ionesco a établi, en petit dictateur qu’il sait être : le compte à rebours dirige le temps théâtral. D’autres voies sont donc à explorer pour tromper la lente dégringolade de l’histoire et si chaque comédien est ici à sa place, sans donner prise au reproche, un zeste de mise en scène reste à trouver. Il y a une marge d’évolution sur le personnage du médecin, trop peu exploité, sans parler du talent de Denis Rey qui ne trouve guère, ici, à s’exprimer. Peut-être aussi davantage de ruptures à chercher dans les lumières, qui révèlent un manque de dramaturgie en amont, traitant l’espace sans resserrements, avec des tableaux visuels très longs. Ce disant, on a bien conscience que l’on tromperait le texte en cherchant à divertir le spectateur de cette mort en marche, voilà pourquoi cette longue agonie vient immanquablement avec quelques longueurs.
Certaines pièces présentent de ces défis… !

Manon Ona









Cie Les vagabonds
Mise en scène : Francis Azéma
Avec Francis Azéma, Mona Bouyer, Cécile Carles, Pierre-Armand Malet, Corinne Mariotto et Denis Rey
Lumières : Grangil et Ludovic Lafforgue
Décors : Camille Bouvier

© Mona – Le Clou dans la planche

17 au 22 mars 2020
Théâtre du Pavé