CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Le Quatrième Mur// Espace JOB




LA MORT DES DEUX ANTIGONES


publié le 26/04/2019
(Théâtre du Grand rond)





Sorj Chalandon est un journaliste, ancien reporter de guerre. Il a couvert de nombreux conflits internationaux, et en particulier, la guerre civile qui a endeuillé le Liban dans les années 80. C’est ce conflit qui est au cœur de son roman, Le Quatrième mur, paru en 2013 et couronné par le prix Goncourt des lycéens.
Un metteur en scène, Samuel Akounis, juif grec réfugié politique, conçoit le projet fou de monter Antigone d’Anouilh à Beyrouth en pleine guerre. Pour tenter d’apporter une réponse artistique au conflit, il choisit les comédiens de son spectacle dans toutes les communautés du pays en guerre. La scène sera un cinéma en ruine, sur la ligne de démarcation entre Beyrouth-Est et Beyrouth-Ouest. Malade, il demande à son ami Georges de prendre le relais. Celui-ci hérite de la distribution de Samuel, qu’il convient de citer pour donner à percevoir son entrelacs complexe : Antigone était palestinienne et sunnite. Hémon, son fiancé, un Druze du Chouf. Créon, roi de Thèbes et père d’Hémon, un Maronite de Gemmayzé. Les trois chiites avaient d’abord refusé de jouer les « Gardes », personnages qu’ils trouvaient insignifiants. Pour équilibrer, l’un deux est aussi devenu le page de Créon, l’autre avait accepté d’être « Le Messager ». (…) Une vieille chiite avait aussi été choisie pour la reine Eurydice, femme de Créon. « La Nourrice » était une Chaldéenne et Ismène, sœur d’Antigone, catholique arménienne. Très vite, le projet utopique de Samuel Akounis se heurte à des difficultés importantes que devra affronter Georges.

Seul avec tous

Le théâtre est au cœur de cette œuvre romanesque. Il en offre une vision tout sauf simpliste ; l’idée que l’art et le théâtre puissent résoudre des conflits se heurte rapidement à la réalité de la guerre. Son adaptation à la scène est tentante et bien que très récent, Le Quatrième Mur a déjà séduit de nombreux metteurs en scène ; Julien Bouffier, Luca Franceschi et Jean-Paul Wenzel, pour ne citer qu’eux.
Accompagné par le metteur en scène Gilles Guérin, le comédien Florian Albin propose une adaptation de ce magnifique roman. Mais à la différence des artistes cités plus haut, il choisit de le faire seul en scène. Nombreux ont été les spectacles de ce genre à Toulouse au fil de la saison (Thomas Germaine encore très récemment sur Réparer les Vivants) ; Florian Albin reprend à son tour ce procédé auquel Philippe Caubère a donné ses lettres de noblesse en contant ses aventures de jeune comédien au sein du Théâtre du Soleil.

« Je suis le seul à briser le quatrième mur »

Adapter un roman de 250 pages en une heure et demie de théâtre impose de faire des choix. On ne reprochera donc pas son découpage, forcément subjectif, à Florian Albin. Question tonalités, le spectacle contient une dimension comique qui est beaucoup moins présente dans l’œuvre originale. On comprend aisément le choix d’offrir des contrepoints de légèreté au drame qui se joue. Ainsi en va-t-il du défilé des visiteurs au chevet de Samuel Akounis, mourant à l’hôpital, ou encore le résumé hilarant et virtuose d’Antigone en deux minutes chrono. Ces pauses peuvent aider le spectateur à supporter plus facilement les passages les plus violents du texte, comme le massacre par les phalanges chrétiennes des Palestiniens de Sabra et Chaatila, massacre qui, avec la mort de la comédienne incarnant le personnage d’Antigone, marque également la mort du projet théâtral. L’équilibre est-il trouvé ? Pas sûr. Le personnage du chauffeur (Marwan), par exemple, prend peut-être trop de place à la fois dans le découpage et sur la scène. Son ton sarcastique et rigolard finit par lasser et menace de mettre au second plan la dimension tragique de l’œuvre.
Jeune comédien avec une formation de danseur, Florian Albin est doué et ne manque pas d’atouts pour interpréter à tour de rôle tous les personnages du roman de Chalandon, donnant parfois à son spectacle la dimension narrative de l’œuvre. Il ne se perd jamais dans l’imitation, ni dans la tentation dangereuse de reproduire systématiquement les accents. Les voix féminines aussi sont très réussies. Si l’on a une réserve sur l’équilibre des tons, côté jeu, Florian Albin n’en fait jamais trop. L’économie de moyens concerne également les décors et les accessoires. A peine plus de deux ou trois chaises, un portant devient une fenêtre, un rideau de douche la robe d’Antigone… La qualité de ce théâtre est de suggérer beaucoup avec peu. Une belle inventivité, pour un si beau roman.

Stéphane Chomienne









Compagnie Mise en œuvre
D’après le roman de Sorj Chalandon
Mise en scène et adaptation : Florian Albin, Gilles Guérin
Avec Florian Albin

21 février 2020
Espace JOB