CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Le Monde d’hier, souvenirs d’un Européen// La Cave poésie




ECHOS


publié le 15/03/2019
(La Cave Poésie - René Gouzenne)





La Part manquante est de retour. La dernière fois que nous les vîmes, c’était autour d’une pièce de boucher (Combat, de Gilles Granouillet). La compagnie revient avec un solo porté par Alain Daffos et mis en scène par Jean Stéphane, une petite forme facile à promener en tout lieu souhaitant entendre résonner les mots de Zweig. Et en ces temps d’euroscepticisme, de frilosité et de rêves de frontières, il fait bon écouter cet auto-déclaré citoyen du monde, amoureux du vieux continent.

« Le sens de toute une vie s’était transformé en non-sens »

On perçoit vite ce qui a pu séduire la Part manquante dans cette œuvre autobiographique. Portrait d’une génération plutôt que de son auteur, véritable état des lieux européen, Le Monde d’hier rejoint le genre des mémoires, la littérature testimoniale. C’est un témoignage précieux dans l’histoire des idées, où l’on croise diverses figures intellectuelles plus ou moins intimes pour Zweig, tels Romain Rolland (une correspondance de plus de neuf cents lettres !) ou Freud, et son pessimisme face à la soif de pouvoir. Le texte suit une vie d’homme commencée dans l’âge d’or viennois, puis secouée par deux séismes historiques ; le second sera celui de trop.
L’œuvre touche par sa profondeur humaniste, dont les échos portent loin. Au sens premier du terme, pour la prépondérance donnée aux arts et à la littérature dans le développement individuel. Au sens plus actuel, avec de frappantes considérations sur la liberté de circuler. Que penserait Zweig de l’Union européenne, qu’il devait caresser comme une utopie, jusqu’à la mort qu’il s’est donnée, dans son exil, trop tôt pour la connaître ? Et que penserait-il des crispations qui traversent les peuples européens aujourd’hui, lui qui abhorrait jusqu’à l’existence du passeport ? Sa réflexion, ancrée dans ce qui constitue finalement pour nous un temps pré-européen, est un remède à l’étroitesse.
Alain Daffos porte avec élégance la stature grave de l’illustre Autrichien. Son élocution pesée, jouée, surprend mais ne dessert pas un texte chevillé à son auteur, véritable personnage dont on n’oublie jamais la présence. Sans doute pour tromper le fil (un rien austère) de cette parole qui n’est pas théâtrale, la mise en scène promène le comédien, en une quantité étonnante de déplacements, de poses – il y aurait un gros nettoyage à faire de ce côté-là. Le solo se fissure dans une forme de maniérisme, sinon d’esthétisme. Même travers côté son : les interventions musicales, maladroitement glissées après la parole, viennent en surligner le sens, et les voix ailées deviennent ici lourdeurs, c’est bien dommage. Une affaire de décalage, de tempo voix/musique à affiner. Globalement, la création et son précieux texte gagneront à simplifier le rapport à la scène – Alain Daffos a la présence qu’il faut et une incarnation suffisamment ciselée pour tenir ce texte sans apprêts théâtraux.
Un spectacle plus politique qu’il n’y paraît, aux abords des élections européennes…

Manon Ona









 

D’après l’œuvre de Stefan Zweig
Traduction en langue française de l’allemand Dominique Tassel – Edition Gallimard
Mise en scène : Jean Stéphane
Adaptation et Interprétation : Alain Daffos
Création lumière : Didier Glibert
Création sonore : Aline Loustalot

© Mona – Le Clou dans la planche

15 mars 2019
La Cave poésie